L’enclos de nos pensées (Jn 10,1-10)

« Que devons-nous faire ? » Frères et sœurs, la question des habitants de Jérusalem est sans doute celle que nous nous posons le plus souvent : la vie chrétienne nous demande-t-elle de renoncer à telle ou telle chose, de mettre en place un colloque pour l’évangélisation, de nous battre sur un plan médiatique ? Bien sûr, rien de tout cela n’est superflu, mais la réponse de Pierre dans la première lecture déplace l’accent, donne une priorité : il faut « se convertir », autrement dit, selon l’étymologie de ce terme en grec, retourner notre jugement et, pour cela, nous retourner sur nous-mêmes, en fait retourner en nous-mêmes. Le premier temps n’est donc pas celui du faire, mais du retour sur soi. Dieu l’avait déjà demandé à Abraham il y a si longtemps : « Lekh lekha », traduit le plus souvent « va t’en », mais littéralement « va vers toi » ou pour toi ; telle est aussi l’attitude du fils prodigue qui, enfin dégoûté de la nourriture des porcs, rentre en lui-même, ou va vers lui-même : avant même de retrouver son père en personne, il est déjà avec lui en le trouvant mystérieusement présent dans son cœur et sa mémoire.

Sommes-nous donc invités par Pierre à l’introspection, au narcissisme ? Nullement. Parce qu’il ne s’agit pas de se retrouver soi-même, comme nous l’explique l’évangile de ce jour, mais d’y écouter la voix du bon Pasteur. Qu’est-il donc en effet cet « enclos des brebis » dont nous parle Jésus dans l’évangile de Jean ? L’interprétation la plus obvie y voit un symbole de l’Église, mais on reste quand même surpris de constater que certaines brebis, qui ont choisi de suivre le Pasteur et d’entrer dans l’enclos, refusent maintenant d’entendre sa voix. Dîtes-moi, cet enclos ne pourrait-il pas être aussi une représentation de notre cœur, et les brebis, dont certaines écoutent la voix du Pasteur quand d’autres ne le font pas, une évocation de nos pensées ? Vous le savez bien, certaines de ces pensées nous étonnent, ou même nous remplissent de confusion, et l’on a l’impression qu’elles sont là en nous comme par effraction, introduites par quelque voleur, quand d’autres au contraire nous remplissent de joie, nous élèvent, nous entraînent plus loin dans le bien : celles-là peuvent résulter d’une prédication, sait-on jamais, mais plus souvent d’une lecture, d’une action charitable, d’une heureuse annonce, elles sont en tout cas passées au filtre du Christ, comme à travers une porte.

Oui, là, à la porte et dans le fond de notre cœur, par la grâce de l’Esprit, se trouve le bon Pasteur. Le baptême officialise sa présence, mais ne la crée pas comme il apparaît dans les Actes des Apôtres lors de la conversion de certains païens. La priorité est donc de rencontrer notre Seigneur et d’écouter sa voix là où il est déjà mystérieusement présent, dans notre cœur :
« convertissez-vous », tournez-vous vers vous, en un mot, recueillez-vous. Le Pasteur est déjà là et il vous attend. Mais vous aurez remarqué qu’il ne s’agit pas de faire du surplace, de rester à tourner en rond, de s’extasier sur la beauté de la pensée chrétienne : « ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors, il marche devant elles ». Là, elles trouveront de la nourriture, là aussi, bien sûr, elles risqueront de rencontrer le loup : car la pensée chrétienne, si elle se forge d’abord dans la retraite, grandit aussi en s’exposant dans la rencontre, dès lors qu’elle s’appuie fermement sur celui qui la guide, le Christ Jésus. Mais au fait, que faire des brebis restantes, de toutes ces pensées galeuses qui occupent tant notre esprit ? Deux choses : d’abord, refuser de les nourrir, en fermant la porte de notre cœur sur tout ce qui pourrait les entretenir. Mais vous le savez bien, cela ne suffit pas : il en est en effet qui se glissent en nous comme des voleurs. Celles-là, dans ce temps pascal qui est aussi celui de la préparation à la Pentecôte, il faut se préparer à les plonger dans le bain de l’Esprit : les plus vaines et fragiles disparaîtront, et les autres, plus sérieuses, seront purifiées de toutes leurs imperfections. Quand il viendra, ce jour béni de la Pentecôte, ce sera alors chose extraordinaire : dans cet enclos de brebis, on ne respirera plus que la bonne odeur du Christ !

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