Veiller

Frères et sœurs, c’est par trois fois que Jésus nous invite aujourd’hui dans l’évangile à veiller, une veille qui s’étend « le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin » : pour quelqu’un comme moi qui tombe facilement de sommeil aussi bien le jour que la nuit, c’est presque de la provocation à moins que le verbe « veiller » ne soit susceptible de plusieurs interprétations. Il suffit de se poser des questions comme « veiller pourquoi », ou « pour attendre qui »…

La réponse la plus immédiate, celle que paraît commander l’évangile, voit comme objet à cette veille l’attente du retour du Christ : n’est-il pas cet homme parti en voyage et qui reviendra ? Certains commentateurs estiment qu’une telle attente fut très forte dans certaines des premières communautés chrétiennes, et qu’elle a pu influencer certains comportements, soit ascétiques du fait de la proximité de son retour, soit au contraire fort licencieux, avant qu’il ne revienne. Si tel a pu être le cas par le passé, il est clair que les temps ont changé, et que la perspective d’un tel retour ne mobilise plus beaucoup en quelque sens que ce soit : on a fait beaucoup plus de cas du passage à l’an 2000.

Mais alors que mettons-nous aujourd’hui sous cette phrase du Notre Père que nous redirons tout à l’heure : « que ton règne vienne » ? Tout chrétien, c’est vrai, attend bien quelque chose, ou quelqu’un, mais il me semble que l’attente se soit déplacée : elle ne concerne plus un avenir incertain et très difficile à scruter, mais plutôt un présent qui s’offre sans cesse à nous dans sa complexité et qui demande d’être déchiffré. Car il porte beaucoup plus de sens et de potentialités que nous n’en pouvons accueillir à un moment donné. Un peu comme les gens qui vivent depuis longtemps à la campagne savent reconnaître dans telle couleur du ciel, dans telle sensation climatique, l’annonce d’un événement à venir que les urbains ne percevront jamais.

L’idée n’est pas nouvelle. Dans les écrits anciens que les commentateurs qualifient d’apocalyptiques, et dont la Bible nous donne de très beaux exemples, par exemple avec l’Apocalypse de Jean, la force du visionnaire n’est pas tant de voir l’avenir, que de voir dans le présent plus que l’être humain ordinaire n’y verra jamais. Un peu à la manière d’un très bon journaliste, et ils sont devenus rares, qui sait tout à la fois discerner l’événement à commenter et lui donner du relief en en révélant certains aspects cachés.

Ce visionnaire est un veilleur, quelqu’un qui voit et qui avertit. Il pratique ce que le concile Vatican II a appelé « le discernement des signes des temps ». Vous me direz qu’il s’agit là d’un don exceptionnel, présent uniquement chez ceux que l’on qualifie de prophètes. Mais la tradition chrétienne qualifie chaque baptisé de prêtre, prophète et roi : il s’agit donc bien d’un don offert à tous. Dans la première lettre aux Corinthiens que nous avons lue tout à l’heure, l’apôtre Paul nous le redit et nous donne la clé qui ouvre à ce don : « le témoignage rendu au Christ s’est implanté solidement parmi vous. Ainsi, aucun don spirituel ne vous manque ». Aucun, et donc pas le don de prophétie ou celui de veille. Un tel don dépend du « témoignage rendu au Christ », selon la traduction qui nous a été proposée : mais le texte grec évoque tout aussi bien le témoignage que le Christ a rendu par sa mort et sa résurrection, qui doit s’implanter en nous. En ce cas, il nous faut comprendre que notre capacité à lire notre présent avec toute son ampleur, est proportionnelle à l’accueil que nous réservons à ce témoignage du Christ.

Ainsi, frères et sœurs, l’invitation à la veille que nous recevons aujourd’hui, et qui va se poursuivre tout au long de l’Avent, est une invitation à vivre dans le présent : à l’écoute de Jésus et de son mystère, dans la prière et la parole de Dieu. Beaucoup verront là du temps perdu, mais nous savons nous que c’est ainsi que s’ouvrent les cieux et que nous sont transmises non pas seulement les clés du Royaume, mais celles de notre monde dans l’humble naissance du fils de Dieu.

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