Rugueuse et douce fraternité

Je ne suis sûrement pas le seul Dominicain auquel on ait demandé bien des fois : « vous êtes père ou frère ? » Il est vrai que je signe toujours « frère… », sans que cela remette en cause mon sacerdoce. La raison de cet attachement à l’appellation « frère » n’est ps seulement une fidélité à l’exemple de Dominique, dont les chroniques rappellent qu’il se faisait toujours appeler « frère Dominique », mais surtout la fidélité à la prise d’habit et à ma condition de religieux. A la prise d’habit en effet, le prieur provincial dit au futur novice : « tu t’appelais X…, désormais, tu t’appelleras frère X… ». Et contrairement à ce que l’on pense parfois du fait du changement de prénom qui peut accompagner cette entrée au noviciat, la spécificité ne porte justement pas sur le nouveau prénom, mais bien sur le titre, ou plutôt sur l’engagement de frère. Il manifeste, lorsqu’on s’y attache et le garde, même au-delà de l’ordination sacerdotale, que cet engagement religieux est fondamental, plus que ne l’est en définitive l’engagement sacerdotal !

Non, il n’est pas facile d’être le frère de tous et de chacun, même au niveau de la communauté religieuse dans laquelle on vit : les travers des uns et des autres, comme des nôtres, sont nombreux, particulièrement évidents à la longue, et sources d’irritations et de conflits. Il n’est pas facile d’être frère par rapport à ses amis, sans que se manifeste une exclusive dangereuse : on dit de saint Dominique qu’il aimait tout le monde… Il n’est pas facile d’être frère dans certains contextes, comme celui de la Terre Sainte où je vis actuellement : comment être le frère de gens qui se déchirent ???

Et pourtant, c’est bien de fraternité dont il est question au chapitre 8 de la lettre aux Romains, dans un passage qui donne la direction ultime de toute vie : « vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui » (v. 15-17). Mais ce passage nous donne aussi la clé de toute véritable fraternité, la configuration au Christ : lui, par son humilité, par son abaissement, s’est fait le frère de tous, et en lui, par le même chemin, nous le devenons à notre tour.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.