Mots doux et pardon

Dans un article paru dans le n° 53 de la revue Cornerstone, publiée par le Centre théologique oecuménique de Jérusalem pour la libération (SABEEL) et disponible en français sur Internet, Gideon Levy, journaliste israélien de renom que j’ai déjà mentionné dans ce blog, évoque « l’usine à paroles » (Factory of Words) à l’oeuvre en Israël, et dont le principal travail consiste, pour reprendre le titre d’un autre article dans la même revue, à « blanchir par les mots » : choisir des mots « faibles » pour qualifier une situation, la neutraliser et obtenir ainsi la bienveillance des auditeurs ou des lecteurs. Il n’est que de voir les réactions au rapport Goldstone, où le terme de crime apparaît (à propos des deux côtés mis en cause, rappelons-le, et ce n’est que justice) pour qualifier la guerre de Gaza, pour comprendre combien il est difficile et douloureux d’accepter le mot vrai.

Le ministre français de la culture vient malheureusement de nous donner plusieurs exemples du processus : mis en cause pour des rapports homosexuels à l’étranger, dont il s’était fait lui-même l’écho dans un livre, il vient de se défendre à la télévision avec une formule largement reproduite dans les journaux « une erreur, sans doute ; un crime, non ; une faute, même pas ». Dans l’interview, il ajoute avoir eu ces rapports avec des adultes « consentants ». Cette prestation télévisée, incontestablement douloureuse et émouvante, d’un ministre auquel on rappelle ses démons et qui accepte d’y faire face, lui  a valu une large absolution de la presse et de ses pairs.

Reste que, dans le cadre que j’évoque du blanchiment (opéré par) des mots, le malaise persiste. Parler d’erreur pour qualifier des actes, dont le ministre avoue lui-même qu’ils ont été renouvelés, et dont on rappelle sans cesse la gravité au moyen de spots télévisés à tous les voyageurs prenant l’avion, s’ils ne l’avaient pas su par eux-mêmes, représente une minoration inacceptable ; parler d’adultes consentants pour ces prestations tarifées dans un environnement économiquement déséquilibré restera toujours douteux. Et cela ne s’arrête pas là puisqu’on nous apprend que ce même ministre, appelé à donner un témoignage de moralité dans une affaire de viol commis par deux jeunes, parle à ce sujet de « la gravité de l’écart qui leur est imputé » : comment ne pas se demander ce que peut penser la victime d’un tel écart ?

L’enjeu de ce billet n’est pas de s’en prendre à la personne d’un homme déjà blessé, qui avoue ses failles et ne mérite certainement pas la curée qu’il subit, mais de voir à l’oeuvre, sur un autre plan que celui que j’évoquais au début, le processus si fréquent de blanchiment des mots, dont je suis sûr en fait que nous le pratiquons tous à notre mesure. Il nous est un moyen d’obtenir plus facilement l’absolution recherchée, face à la culpabilité qui nous taraude. Mais il faut s’interroger sur ce que peut être la vérité du pardon obtenu, quand il n’est pas simplement auto-absolution : le pardon vrai n’exige-t-il pas au premier chef que la victime puisse s’exprimer devant un juge indépendant, et en second lieu une vérité dans la confession qui aille jusqu’aux mots eux-mêmes ? Comment faire tenir un pardon sur des mots branlants, qui ne recouvrent pas la réalité des actes pour lesquels on demande précisément ce pardon ?

Il y a du chemin à faire pour chacun de nous. Y compris et même au premier chef chez les catholiques, pour les familiers du sacrement de réconciliation.

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