Entre politique et religieux

La grande question qui secoue actuellement la société israélienne, et qui se reflète bien sûr dans sa presse, est celle de l’imbrication du religieux et du politique dans son armée. Chacun sait ici, et ailleurs, que cette armée est le fer de lance de la présence israélienne dans cette partie du Moyen-Orient : pour ma part, je la vois surtout comme le ciment de l’unité nationale. Ce n’est sans doute pas un hasard si le service militaire dure ici aussi longtemps, s’il s’impose normalement à tous (en fait, il y a beaucoup d’exceptions), aussi bien d’ailleurs hommes que femmes, si l’armée est « intouchable » : dans l’article de Gideon Levy sur la fabrique des mots dont j’ai parlé dans un précédent post sur ce site, celui-ci rappelle que cette armée est couramment dite « l’armée la plus morale du monde ».

Or, voilà que cette armée se divise, que le vernis se cloque, et pas tant comme on aurait pu l’attendre pour des raisons extérieures, comme la « justesse » de la guerre de Gaza, mais pour des raisons intérieures. Certains religieux militaires ou militaires religieux, du moins ceux qui ne sont pas exempts, refusent désormais d’obéir aux ordres du politique sur le « contrôle » (parce qu’on est loin encore d’un démantèlement) de colonies ; ils sont pour cela soutenus ou poussés par des leaders religieux auxquels l’armée avait accepté de se lier, un peu comme il existe des aumôneries militaires en France. Et compte tenu de la place de l’armée dans la société israélienne, et que je viens très brièvement de rappeler, c’est en définitive la société tout entière qui est mise en question et profondément menacée : où doit se trouver l’équilibre entre le politique et le religieux ?

Certains penseront peut-être que les sociétés laïques, comme pense l’être ou devrait l’être la société française, ne sont pas atteints par cette question, mais je n’en suis pas si sûr. Le politique a toujours été guetté par une hypertrophie d’orientation religieuse : que l’on pense aux « empereurs » d’autrefois. Et le laïcisme d’aujourd’hui a tout lui aussi d’une religion, et il peut conduire aux mêmes excès. Tout comme le cléricalisme à d’autres époques. La parole de Jésus « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Marc 12,17 et parallèles en Matthieu 22,21 et Luc 20,25), certes bien troussée, mais si énigmatique, si difficile dans son application, n’a pas fini d’interroger les hommes.

Je viens d’employer le mot hypertrophie. De fait, ce qui guette le politique comme le religieux, c’est l’hybris, l’orgueilleuse démesure. A Noël, les chrétiens vont fêter la venue de Dieu dans le monde, en la personne de Jésus. Dès lors, il est vrai que toute activité mondaine a quelque chose à voir avec Dieu et la mise en oeuvre de son Royaume : « le royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Matthieu 12,28). Pour autant, ce royaume ne se confond pas avec l’activité en question, ni avec aucune autre activité : chaque réalité, qu’elle soit humaine ou divine, garde son autonomie. Vouloir qu’il en soit autrement, c’est entrer dans cette hybris que je viens de mettre en cause. Et que Jésus, par sa seule naissance dans une crèche à Bethléhem, a d’emblée symboliquement dénoncée.

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