Dormez, braves gens, tout est calme

Parmi les groupes qui viennent nous visiter, il se trouve toujours des personnes pour nous dire : « Manifestement, tout est calme. Notre séjour se passe bien, nous n’avons même pas rencontré de soldats, sinon aux postes de contrôle ». Il y a du vrai là-dedans, tant le tourisme est important pour la région, et tant les autorités veillent du coup à protéger les visiteurs. Mais lorsqu’on vit dans le pays, on devient très vite conscient qu’une des raisons de ce calme apparent n’est pas l’absence de revendications, mais la lassitude.

L’épuisement touche les deux camps, aussi bien palestinien qu’israélien. Le premier a connu et connaît encore de si près la répression, les difficultés quotidiennes, ne serait-ce que pour circuler, qu’il pense d’abord à se débrouiller ; en outre, il faut le dire, sa situation économique s’améliore quelque peu. Quant au deuxième, il constate que la guerre et les attentats sont peut-être à ses portes, mais pas dans son pays, que les affaires sont bonnes, que le mur semble bien le protéger. Dormez donc, braves gens, que vous soyez d’ici ou d’ailleurs, tout est calme.

Surtout, fermez bien les yeux. Sinon, vous risqueriez de voir les petits calculs politiques, l’injustice criante, la colonisation et l’hostilité rampantes, l’absence de vue à long terme, tout ce que dénoncent à longueur de pages certains journalistes et quelques prophètes qui crient dans le désert. Quand tout le monde sait que la paix est indispensable, et pas seulement pour la Terre Sainte, mais pour le monde entier ; et quand tout le monde sait aussi, que cela soit dit tout haut ou tout bas,  qu’une telle paix ne peut venir que de la reconnaissance par chaque partie de l’autre partie, dans son intégrité territoriale, politique, économique. Oui, sachant cela, on se dit que les temps sont mûrs, on cherche une quelconque avancée, on voudrait voir se lever de tous côtés un fort mouvement en faveur de la paix, on aimerait que les politiques se montrent audacieux… Mais non, rien de tout cela. Et la lassitude se répand comme une gangrène. Au plan politique, la Terre Sainte ressemble à une étendue désolée de sables mouvants : plus rien n’y pousse. Dormez donc, braves gens, que vous soyez d’ici ou d’ailleurs, tout est calme.

Et je repense à l’exhortation répétée dans l’évangile : « veillez » (Marc 13,33-38 ; Matthieu 26,41 ; 1 Corinthiens 16,10-13). Chez les chrétiens, on l’entend surtout pendant le temps de l’Avent, en préparation de Noël : il ne faut pas rater la venue de l’enfant dans la crèche, cette venue dont sont justement témoins les bergers, qui veillaient à la garde de leurs troupeaux. Et puis Noël passe, et l’oubli se fait. Alors que ce temps de veille doit être celui de toute l’année liturgique, celui de toute la vie. Si tu savais à quelle heure le voleur doit venir, ne serais-tu pas rester éveillé ? (cf. Matthieu 24,43). Le voleur vient le plus souvent de nuit, quand tout paraît calme, quand tout le monde ou presque dort : c’est son heure !

Pardonnez-moi, je vous dérange, dormez !

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