Mouton de Panurge ou puissance de l’évangile ?

Sur 1 Rois 19,16b.19-21 et Luc 9,51-62

Frères et sœurs, sans doute connaissez-vous l’expression « mouton de Panurge » ? Elle fait référence à un personnage d’un roman de Rabelais, Panurge, qui se trouvant sur un bateau et recevant un affront d’un marchand, lui achète pour se venger un de ses moutons et le jette à l’eau : tous les autres suivent, y compris le marchand qui s’était attaché au dernier mouton. Pourquoi suis-je en train d’évoquer un roman au lieu de l’évangile ? Tout simplement parce que nos lectures d’aujourd’hui mettent en lumière deux thèmes qui peuvent paraître contradictoires et qu’on retrouve dans l’histoire de Panurge : peut-on suivre quelqu’un et garder en même temps sa liberté ? Pour le dire dans un langage plus fleuri, les chrétiens ne sont-ils pas tous des moutons de Panurge ? Quelle liberté leur est laissée lorsqu’ils suivent Jésus ?

Dans l’histoire d’Élie et d’Élisée, le premier semble bien laisser toute liberté au second : Élie laisse Élisée s’en retourner chez lui avant de le suivre. En revanche, l’attitude de Jésus semble radicalement différente et beaucoup plus sévère lorsqu’il dit à l’un « laisse les morts enterrer leurs morts », et à un autre « celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu ». Jésus laisserait-il moins de liberté à ses disciples que ne le faisait Élie ? Ceux-ci doivent-ils le suivre comme des moutons ?

Tel n’est sans doute pas le cas. Si nous parcourons en effet l’évangile, nous constatons avec le récit de l’appel des premiers disciples, ou bien encore celui du jeune homme riche, que toute liberté est laissée aux disciples ; et les deux exemples de Pierre dans son reniement ou de Juda dans sa trahison montrent même qu’il est possible de reprendre sa liberté, comme on dit, jusqu’au dernier moment et dans les pires moments. Alors pourquoi cette exigence de Jésus dans notre récit ?

Imaginez un instant, frères et sœurs, que vous ayez un souci avec un enfant, un parent, un proche, parce qu’il est gravement malade et que quelqu’un connaisse la bonne nouvelle de sa guérison : accepteriez-vous d’attendre ? Voilà ce qui est en cause dans l’attitude de Jésus : cela n’a pas à voir avec la liberté des disciples, et avec Panurge, mais avec l’urgence à faire connaître l’évangile, à proclamer la bonne nouvelle autour de soi à ceux qui voudront bien l’entendre, parce que la bonne nouvelle, si elle est vraiment bonne nouvelle, ne peut attendre. Et l’on comprend alors pourquoi, dans notre évangile, Jésus refuse de faire tomber le feu du ciel sur le village de Samaritains qui ne les a pas accueillis, lui et ses disciples : pas de perte de temps, il y a mieux à faire ailleurs, la bonne nouvelle doit être annoncée.

Si bien que la question posée par Jésus aux disciples, comme à nous aujourd’hui, est celle-ci : crois-tu vraiment que la bonne nouvelle soit importante, essentielle, urgente et nécessaire pour ceux vers qui tu voudrais aller, crois-tu que le message de salut apporté par Jésus puisse constituer un remède ou une libération ?

J’espère que chacun de vous est décidé à répondre oui, mais bien sûr, j’entends une nouvelle question : où est-elle cette urgence dans ce monde où nul ne semble prêt à nous écouter, où nous sommes comme les disciples dans le village des Samaritains ? Je ne crois pas que nous ayons la réponse, pas plus que les disciples ne l’avaient dans l’évangile : c’est Jésus qui la possède, c’est à son écoute qu’il faut rester, parce que c’est lui qui nous conduira là où il le souhaite et où, peut-être, malgré toute notre bonne volonté, nous ne voudrions pas aller. Je n’ai donc pas de réponse toute prête à vous proposer, seulement une exhortation : suivez-le.

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