La sainteté pour tous

Lévitique 19,1-2.17-18 ; Matthieu 5,38-48

Frères et sœurs, si l’on avait demandé à Thérèse de l’Enfant-Jésus quel était son plus cher désir, elle aurait sans aucun doute répondu : « devenir une sainte ». Plus près de nous, il y a une cinquantaine d’années, le temps de ma jeunesse, nous faisions encore grand cas des « vies de saints », grâce aux ouvrages de la collection Fleurus. Certains d’entre eux ont, paraît-il, été réédités, mais je ne suis pas sûr pourtant que nous ferions aujourd’hui la même réponse que Thérèse : la quête de sainteté semble avoir perdu son attrait. On pourra trouver à cela toutes sortes de raisons bonnes ou moins bonnes, dire par exemple que la condition de carmélite cloîtrée dans une petite ville française n’offrait pas beaucoup d’autres perspectives à Thérèse, ou bien encore que les conditions de vie ont changé, que la recherche de sainteté apparaissait souvent comme une quête individuelle… Quoi qu’il en soit, il importe de réhabiliter cette quête de sainteté : pensons qu’un saint Paul appelle les membres des communautés qu’il a fondées « les saints » ou bien « ceux qui sont appelés à être saints ». Qu’est-ce qui caractérise des saints ?

Certainement pas la vanité. Vouloir être saints peut paraître prétentieux, tant il y a de distance entre le monde de Dieu et le nôtre, mais l’évangile d’aujourd’hui nous montre que ce qui fait la sainteté n’est pas le goût ou l’opportunité de faire de grandes choses, mais la mise en œuvre de petites choses toutes simples : « Si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. Donne à qui te demande ; ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter ».

A bien entendre ces propos, ils évoquent aussi deux dimensions importantes et parfaitement complémentaires de la sainteté : celle-ci est tout à la fois renoncement à soi, à sa volonté propre, et charité. Renoncement à soi  à se mettre en avant, à demander toujours plus : c’est précisément ce qu’a vécu Dieu lui-même en la personne de son fils Jésus, en premier lieu en entrant dans le monde des hommes pour y occuper la dernière place, et en deuxième lieu en acceptant de subir la mort pour un péché qui n’a jamais été commis.

Tout ceci, il l’a fait pour nous, et c’est la dimension de charité qui est inséparable de ce renoncement. Dans le livre du Lévitique que nous avons entendu tout à l’heure, l’appel « soyez saints comme je suis saint » est suivi quelques versets plus loin par une invitation à aimer son prochain. Et dans l’évangile de Matthieu, où l’appel du Lévitique est repris sous une forme légèrement différente, « soyez parfaits comme votre père céleste est parfait », l’exhortation fait suite à une invitation à aimer jusqu’à ses ennemis. En vérité, sainteté et charité s’appellent l’une l’autre et je dirais que c’est de bonne logique chrétienne : Saint ou Amour ne sont que des manières différentes de nommer le même Dieu.

Humilité, renoncement, charité, holà me direz-vous, cela fait beaucoup pour nos petits moyens : n’existe-t-il pas de chemin plus court et moins difficile pour devenir saints ? Rappelons-nous que Jésus n’a jamais promis à ses disciples la facilité. Mais ajoutons que ce qui nous est le plus souvent demandé, à la plupart d’entre nous, n’est pas un grand chambardement, un subit coup de barre, dont on sait qu’il risque d’être éphémère. L’évangile nous propose, dans les exemples déjà évoqués, une progression lente, par des gestes simples, renoncer à un bien, accepter d’être dérangé par quelqu’un qui ne nous demandait au départ que de faire mille pas avec lui… Ce renoncement qui fait la sainteté se construit ainsi jour après jour.

Au moment où je suis rentré dans l’Ordre des Prêcheurs il y a maintenant près de 37 ans, j’avais une voiture, et je l’ai vendue en faveur de la communauté dans laquelle je suis rentré, et j’ai pensé alors avoir fait l’essentiel. Un peu plus tard, l’un de mes frères dominicains m’a dit être choqué par les tee-shirts que je portais alors, et j’ai eu beaucoup plus de mal à m’en séparer alors qu’ils n’avaient aucune valeur. J’ai fini par le faire. Je ne suis pas pour autant devenu un saint ni alors, ni maintenant. J’ai tout simplement compris que l’on ne renonce pas facilement, que les gestes simples sont souvent plus difficiles à faire que les grands gestes, alors que ce sont ceux-là qui nous construisent vraiment à l’image du Christ et qui font de nous peu à peu des saints.

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