Amour et Trinité sainte

Exode 34,4b-6, 8-9 ; 2 Corinthiens 13,11-13 ; Jean 3,16-18

Frères et sœurs, peut-être en serez-vous surpris, mais alors que nous fêtons la sainte Trinité, nos lectures n’en parlent pratiquement pas : seule la deuxième lettre aux Corinthiens évoque, timidement, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, dans une formulation que la liturgie a reprise pour l’ouverture de chacune de nos messes. En revanche, les trois lectures sont unanimes à nous parler en ce jour du Dieu d’amour et de miséricorde, ce qui nous invite à réfléchir sur le lien qui peut exister entre amour et Trinité sainte.

Dieu est amour, vous savez sans doute combien ce thème a d’ampleur chez l’évangéliste Jean, et cela se manifeste dès l’ouverture de l’évangile que nous avons entendu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique… ». Mais ce thème parcourt toute la Bible et il est déjà dans le livre de l’Exode où Dieu est présenté comme « plein d’amour et de fidélité ». Aujourd’hui, le thème de l’amour est mis à toutes les sauces, même les plus fades, et beaucoup pensent qu’aimer n’est rien d’autre qu’un simple élan du cœur qui ne repose sur rien de solide, une émotion qui passe, et qui parfois repasse : on aime tout ou tous en passant, et finalement on n’aime rien ni personne durablement et donc en vérité.

Mais pour l’évangéliste Jean, Dieu est amour, d’une manière tout à fait unique, et il faut ici donner tout son poids au verbe être : il n’est qu’amour, il se définit en tant qu’amour. Remarquez que l’évangéliste ajoute aussi qu’il « a donné son fils unique ». Or cette phrase n’est pas un simple codicille, un rappel d’une bonne action, elle marque au contraire ce qui est l’essence de l’amour : donner sans retour ce que l’on a de plus cher, en particulier sa vie. L’amour est don et abandon, il est renoncement à soi-même, il est « kénose » disent les exégètes. Il se dit et se donne sur la croix.

Dans une telle perspective, l’amour vrai ne se vit jamais seul, mais il ne se vit pas toujours mieux à deux, surtout lorsque le deux est un choix volontaire, une limitation voulue : il peut n’y avoir que symétrie, face à face, miroir, compétition conduisant à une forme de domination. C’est du 60/40 ou 30/70. L’irruption du tiers vient rompre cette symétrie, la remettre en question, obliger à d’incessants réajustements : le lien qui unit trois personnes n’est jamais définitif, il se construit chaque jour, il demande beaucoup de souplesse, il est inévitable provocation au renoncement.

Suis-je en train de vous suggérer que la Trinité est une réalité par nature variable et instable ? Ce pourrait être le cas si, au cœur de la Trinité, chaque personne n’était pas complet abandon à l’autre, si chaque personne n’était pas amour total de l’autre et, dans le même mouvement, don absolu, renoncement total à soi-même, comme l’évoque visuellement la fameuse icône de Roublev. Pour reprendre l’image numérique de tout à l’heure, je dirais que dans la Trinité sainte, chacun vit du 0/100, rien pour lui, tout pour les autres : dans cette réalité ternaire où il n’y a ni compétition ni appropriation exclusive, le flux d’amour circule sans cesse, il ne s’épuise jamais, l’équilibre est parfait et stable.

Dès lors, la Trinité sainte est, en tant que telle, le seul exemple parfait de l’amour stable et durable, et par suite la seule véritable source de tout amour. Pour reprendre la question que je posais au début, sur le lien entre amour et Trinité sainte, la réponse est désormais évidente : la Trinité est l’amour, ce lien est viscéral, essentiel, et les lectures de ce jour font bien de nous le rappeler. Et de nous redire du coup que, si nous voulons connaître l’amour, et aimer en vérité, il nous faut aller puiser sans cesse à la vraie source, la Sainte Trinité.

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