Temps des hommes, temps de Dieu (Sg 12,13.16-19 ; Mt 13,24-43)

Big-BenFrères et sœurs, bravant tous les interdits, je vais vous révéler un secret de confession : le péché le plus souvent mentionné à l’ombre du confessionnal me semble être l’impatience ! Mais c’est un péché qui n’a rien de neuf : la première de nos lectures, tirée du livre de la Sagesse, évoque la patience de Dieu, que l’auteur rapporte à sa puissance retenue, et l’évangile lui oppose l’impatience des hommes, qui voudraient purifier un champ de toute ivraie au plus vite, quand Dieu demande d’attendre le temps de la moisson. Alors, devons-nous en rester là et considérer que la patience sera toujours du côté de Dieu et l’impatience du côté des hommes ?

Certainement pas si nous voulons nous rapprocher de Dieu. Si le livre de la Sagesse a raison de noter qu’il « montre sa force l’homme dont la puissance est discutée », et donc que la patience est la vertu des forts, il faut comprendre d’où vient cette force. Et remettre la patience en lien non seulement avec la puissance, mais aussi et surtout avec le temps : si le puissant sait attendre, si le maître de la moisson sait lui aussi éviter toute précipitation, c’est que l’un comme l’autre savent que le temps est leur allié, mais aussi et surtout qu’ils en sont maîtres. Comme le dit le livre de la Sagesse à propos du puissant, il n’a qu’à vouloir pour exercer sa puissance, autrement dit il peut agir comme il veut et quand il veut.

En regard, notre impatience est le signe de notre impuissance à maîtriser le temps : dans nos sociétés urbaines, nous avons beau le mesurer, l’accélérer, essayer de le prévoir, courir après lui, il nous échappe toujours. Et ce n’est pas seulement parce que Jésus a vécu à la campagne qu’il emploie le plus souvent des images rurales, tels la semaine passée l’exemple du semeur ou aujourd’hui celui du cultivateur, c’est parce que cette société rurale montre mieux qu’une autre l’importance du facteur temps, et la nécessité de l’accueillir plus que de vouloir le maîtriser. Elle n’est pas la seule, beaucoup d’autres sociétés, aujourd’hui encore, et je pense aux sociétés africaines ou à la société haïtienne que j’ai connue, nous disent la même chose : vous n’avez pas la maîtrise du temps, mais vous pouvez en faire votre allié. En vous ajustant à lui.

Frères et sœurs, peut-être ne le savez-vous pas, mais la tradition de l’Église, qui se maintient dans toutes les communautés religieuses, demande aux fidèles de célébrer « la liturgie des heures », autrement dit de mettre notre temps, celui que nous essayons tant bien que mal de mesurer, dans le temps de Dieu, ou plus précisément de revivre les moments de la vie de Jésus dans notre temps. Voilà encore un autre secret que je viens vous révéler aujourd’hui : la célèbre patience des moines, connue au point de donner son nom à une plante, cette patience qui leur permet de passer deux heures à célébrer un office que nos moyens modernes bâcleraient en dix minutes, elle est largement due à cette conscience qu’ont les moines en question de l’existence d’un autre temps, celui de Jésus, auquel ils essaient de s’ajuster. Aussi, quand ils se rendent à l’office ou à la messe, ils ne prennent pas leurs smartphones avec eux, si du moins ils en ont un, ce qui est souvent le cas, ils savent qu’ils entrent dans un autre temps que le temps des hommes ne comprend ni ne mesure.

Alors, frères et sœurs, au lieu de vous fixer sur le temps de l’horloge parlante, branchez-vous sur celui de Dieu par la prière, les sacrements, la récitation de l’office divin : vous ne tarderez pas à constater que la patience de Dieu vient peu à peu prendre la place de votre impatience.

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