Approchez-vous du Seigneur et lui vous tendra la main (sur 1 R 19, 9a.11-13a et Mt 14, 22-33)

Homélie donnée au cours de la messe du 19e dimanche, retransmise sur France-Culture depuis la monastère des Dominicaines de Taulignan dans la Drôme.

Pour écouter l’ensemble de la retransmission :

Mes sœurs, chers amis en tous lieux, sans doute connaissez-vous l’étonnante affirmation suivante : « c’est une chose effroyable que de tomber entre les mains du Dieu vivant ». Elle n’est pas tirée de nos lectures d’aujourd’hui, mais de la lettre aux Hébreux (10,31), et je la dis étonnante parce que le bon sens voudrait que ce soit au contraire une chose plaisante et douce que de rencontrer le Seigneur. Elle l’est, et nos deux figures d’aujourd’hui, Élie et Pierre, en témoignent, mais la faiblesse humaine, la crainte de se voir mis à nu, la pression de l’environnement, et d’autres raisons encore se conjuguent pour présenter les choses autrement, et nous inviter à nous tenir à l’écart d’une telle rencontre.

Il est vrai qu’aller à la rencontre de Dieu n’est pas si simple qu’il peut sembler. Élie connaît sans doute le précédent de Moïse dont l’Écriture nous dit qu’il voyait Dieu face à face (Nb 12,8), mais il sait aussi que « nul ne peut voir Dieu sans mourir » (Ex 33,20) tant la pureté et l’éclat divin dépassent les possibilités humaines. Cette rencontre implique donc une part d’incertitude, voire de risque, c’est vrai, et cela justifie la prudence d’Élie qui se couvre le visage au passage du Seigneur. Rencontre étonnante parce que non seulement le prophète ne voit rien, mais il n’entend pratiquement rien non plus sinon le bruit imperceptible d’une brise légère. Mais cela suffit pour apprendre à Élie, à l’inverse de tout ce qui se disait à l’époque et de ce qui se vit encore si souvent aujourd’hui sous divers cieux, que Dieu ne se livre pas dans des manifestations violentes, mais dans la douceur d’un effleurement. Élie nous invite ainsi ne pas craindre ni susciter les orages, mais à quitter nos cavernes pour nous mettre patiemment à l’écoute de tout ce qui se vit autour de nous, afin d’y reconnaître la présence de Dieu et d’éviter d’avoir à dire plus tard, comme Jacob revenant à la réalité : « Dieu était là, et je ne le savais pas » (Gn 28,16).

Pierre, de son côté, sait bien qu’il n’est pas possible à un homme autre que Jésus de marcher sur les eaux, mais il se risque sur les flots parce qu’il y est invité par son maître : il ne manque pas de couler rapidement avant que Jésus ne le rattrape de la main. Pierre a donc répondu à un appel divin qu’il avait sollicité, et comme Élie il sait que la rencontre proposée porte en elle un risque. Mais fidèle à son caractère, bravache comme pas deux, il ose et s’avance. Il nous montre ainsi que, dans la foi à la parole de Jésus, l’impossible devient possible, à condition de garder en toute fidélité les yeux obstinément fixés sur celui qui a appelé. Et quand bien même l’on y manque, rien n’est encore perdu parce que la miséricorde divine vient en aide à celui qui ose : Pierre plonge, mais ne coule pas, il est repris.

Élie et Pierre, convoqués par une voix divine à des époques et de manière très différente, ont donc chacun choisi de répondre à l’appel de Dieu en dépassant leurs éventuelles appréhensions et limites, en se lançant pour deux rencontres qui en fait ont à peine eu lieu, et qui les ont peut-être déçus : Élie n’a vu que du vent, et Pierre n’a pas marché sur les eaux à l’égal de Jésus. Mais s’ils n’ont rien saisi, dans tous les sens de cette expression, ils ont été saisis : de la douceur de Dieu présent dans les plus petites choses pour Élie, de la force et de la miséricorde de Jésus pour Pierre.

Frères et sœurs, je dois vous faire un aveu : la lettre aux Hébreux dit en fait qu’« il n’est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant » que pour « ceux qui foulent aux pieds le Fils de Dieu » (10,29). Ce n’était pas le cas d’Élie, ni non plus celui de Pierre, et je pense que ce n’est pas le nôtre non plus. C’est pourquoi la voix divine disait à Élie « Sors », c’est pourquoi Jésus disait aussi à Pierre « viens » comme il le dit encore à chacun de nous. Ne craignons donc pas nos zones d’ombre, ne regardons pas nos pieds, ne nous arrêtons ni aux orages, ni aux tremblements de terre autour de nous, et peu importe si nous ne faisons que quelques pas tremblants : si nous nous approchons de Jésus, le Fils de Dieu, lui nous tendra la main (cf. Jc 4,8), et heureux serons-nous d’avoir accès comme nos aînés dans la foi à sa douceur, sa tendresse, sa miséricorde inépuisable.

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