Les souffrances du Christ, réflexions à partir du linceul de Turin

Est-ce mon dégoût viscérale pour toute forme de souffrance, mon rejet de toute morbidité, mon désir de voir la vie en toutes choses et avant toutes choses, mais j’avoue avoir toujours eu du mal avec les souffrances du Christ. Ou plutôt avec les souffrances physiques car, pour ce qui est des souffrances morales, je n’ai jamais eu de doutes : je sais ce qu’il peut en coûter d’être accusé injustement dans certaines situations précises, et je continue à avoir bien du mal à ne pas me révolter quand il s’agit de moi. Alors que je peux toujours me dire que « je l’ai bien mérité », sans doute pas dans la situation en question, mais comme une réponse retardée à d’autres manquements. Mais dans le cas de Jésus, en l’absence de toute faute (Hébreux 4,15 : « lui qui a été éprouvé en tout, d’une manière semblable (à nous), à l’exception du péché » ; cf. aussi Isaïe 53,9), en présence tout au contraire d’une bienveillance extraordinaire à l’égard de tous les hommes, rien de tel, l’accusation et la mort qui s’en est suivie sont une injustice à son niveau le plus radical.

michael_pacher_flagellationPour les souffrances physiques, on m’avait bien parlé de la flagellation, évoquée d’ailleurs sur une petite peinture que j’ai connue chez mes parents, et de la crucifixion elle-même, horrible châtiment par étouffement que les autorités romaines et d’autres pratiquaient dans l’Antiquité : mais bon, ce n’était à mes yeux qu’un mauvais moment à passer, une souffrance analogue à celle connue par tant et tant d’êtres humains sur notre planète depuis que le monde est monde. Et peut-être même moins rigoureuse, si tant est qu’on puisse établir une stupide graduation dans ce domaine.

Mon sentiment vient de changer brutalement, en lisant un ouvrage sur le linceul de Turin. La question n’est pas ici de savoir si ce linceul est ou non authentique, mais il témoigne à l’évidence des traces d’une rigoureuse flagellation, à la romaine (lanières terminées par des osselets), infligée à l’être humain que ce suaire a recouvert. Et ce n’est pas rien comme en témoignent avec précision les rédacteurs… ou la peinture de Michael Pacher réalisée en 1498.

Voici ce qu’en écrivent les auteurs du livre, Sébastien Cataldo et Thibaut Heimburger (Le linceul de Turin, Editions Docteur Angélique, 2008) : « La flagellation entraîne des hémorragies externes et internes à l’origine d’une hypovolémie (chute du volume sanguin total), de troubles métaboliques majeurs et une défaillance rénale aggravant le tout (…) A chaque coup, la victime chancelle. Le supplicié transpire et le sang coule en abondance. Il ne fait aucun doute qu’à la fin de cette séance de torture, le supplicié était couvert de sang, déshydraté, respirant difficilement et probablement à demi-inconscient. Une soif intense s’ensuit et ses muscles complètement anéantis ne peuvent le supporter encore longtemps. A ce stade, on peut dire que le supplicié a déjà accompli la moitié du chemin qui le conduira à la mort.

Ce sur quoi nous voulons insister ici, c’est que, contrairement à ce que l’on pense souvent à partir des peintures du Moyen-Âge en particulier, la flagellation ne consistait pas en quelques coups de roseaux mais bien en une quasi mise à mort, d’une violence invraisemblable » (p. 118).

Et un peu plus loin, nos auteurs expliqueront que les soldats romains étaient dans l’obligation de veiller à ce que le supplicié porte sa croix seul jusqu’au lieu du supplice et que, s’ils ont contraint Simon de Cyrène à le faire en lieu et place de Jésus (Matthieu 27,32 et parallèles), c’est que ce dernier n’était absolument plus en état de le faire ! J’ajoute pour ma part que l’on comprend mieux avec quelle intensité a dû s’exprimer Jésus dans sa requête faite sur la croix : « J’ai soif !  » (Jean 19,28).

En rapportant tout cela, mon propos n’est pas de renouveler quelque dolorisme que ce soit, mais de mieux comprendre ce qu’a dû être en vérité le chemin de croix, et de mettre plus de lumière sur la figure du Serviteur souffrant d’Isaïe (52,13-53,12 ; par exemple 53,7 : « Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche ») ou bien encore sur les propos de saint Paul en Colossiens 1,24 : « je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ ».

Christ a vraiment souffert pour nous, par fidélité à sa mission (ce que la lettre aux Hébreux nomme obéissance en 5,8)… et ce n’était pas du cinéma !

2 thoughts on “Les souffrances du Christ, réflexions à partir du linceul de Turin”

  1. Votre réflexion me rappelle un film vu il y a 10 ans (« La Passion ») réalisé par un acteur américain.
    Ce film avait plusieurs défauts, mais représentait le chemin de croix avec un réalisme frappant.
    Frappant et émouvant… Cela m’avait d’ailleurs permis de vivre un Carême moins distrait.

    Ce qui m’avait le plus frappé, avait été la réception négative de la plupart des critiques ecclésiastiques.
    Ils critiquaient justement un point fort du film, son réalisme. Réalisme parfois traversé de sublime, par ex. lorsque Jésus effondré sous la croix, répond à sa mère : « voici que je fais toute chose nouvelle » .

    Ces critiques d’ecclésiastiques (prêtres et religieux) formaient un tissu de convenances (cf. la presse) doublées de jugements absolus, non seulement sur les canons esthétiques (passe encore) mais sur la possibilité même de montrer le réalisme de la Passion. Leur mépris quant à la capacité de ce film à faire connaître (au moins un peu) l’evangile, étaient étonnantes, venant de gens consacrés.

    Une décennie plus tard, votre billet me rappelle cet étonnement d’alors. Au fond, ce qui m’avait choqué, bien plus que la docte suffisance de ces critiques, c’était leur docétisme caché, inconscient mais réel. La leçon que j’en garde : ne pas se croire justifié simplement parce qu’on est ordonné. Je comprends mieux ces prières fréquentes de la liturgie où il est question de « faire grandir en nous la foi ». Il y a matière ….

    1. Monsieur ou Madame,
      Je suis de ceux qui n’ont pas voulu voir le film dont vous parlez, réalisé par Mel Gibson, mais la raison n’est pas celle que vous indiquez, à savoir son réalisme : je n’aime pas du tout les représentations cinématographiques de la vie de Jésus qui donnent à voir une représentation de Jésus. « Mon Jésus à moi », si vous me permettez l’expression, est bien incarné, mais il ne l’est pas de la manière dont on le représente, et encore moins sous l’apparence physique qu’un réalisateur lui donne. Ma gêne ne concerne donc pas uniquement le film de Gibson, ni son réalisme…

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