De la conversion comme exercice de la justice

misericordeSur 1 Corinthiens 10,1-6.10-12 ; Luc 13,1-9

Frères et sœurs, on vous en parle abondamment, nous sommes entrés dans une année de réflexion sur la miséricorde : mais où est-elle cette miséricorde, où est-elle cette libération dont parle Moïse aux Hébreux quand tant de nos frères chrétiens, tant d’innocents de toutes religions sont exilés, persécutés, tués au Moyen-Orient, en Afrique et partout dans le monde ? Ont-ils mérité leur sort ? Pas plus sans doute que ceux dont parle Jésus dans l’évangile, les Galiléens ou ceux qui ont été tués par la chute de la tour de Siloé… Que dire face à ceux qui nous interrogent sur ce Dieu dont la miséricorde semble aujourd’hui toucher les bourreaux plus que les victimes ? Sans vouloir chercher à excuser Dieu, qui assez grand pour se défendre tout seul, permettez-moi trois observations que suggèrent les textes bibliques de ce jour.

En premier lieu, notre Dieu a beau être tout-puissant, c’est une puissance d’amour qui respecte pleinement la liberté humaine et a besoin de chacun de nous pour s’exercer : dans la première lecture, il avait recours à Moïse, dans notre évangile, au vigneron. Comme le dit un saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens, nous sommes les collaborateurs de Dieu, et il a besoin de chacun de nous pour exercer sa puissance. Et j’ai l’impression que les mêmes qui réclament une intervention divine dans l’urgence seraient les premiers à la rejeter dans toute autre circonstance, au nom de cette liberté humaine qui leur est chère.

En deuxième lieu, il faut se rendre compte que l’urgence n’est jamais bonne conseillère, et que l’action des hommes dans le monde, corrélative de celle de Dieu, demande du temps. C’est d’ailleurs la requête que formule le vigneron dans l’évangile : « laisse encore cette année ». « Tout tout de suite » est le leitmotiv de notre époque, et surtout de notre société occidentale, mais c’est une faute dans l’exercice de la miséricorde comme dans celui de la justice. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes trop souvent guidés par cette urgence, et réagissons dans le court terme sous le coup de l’émotion.

Il reste c’est vrai que les violences de toutes sortes, insupportables, s’accumulent au fil du temps qui passe, et qu’une certaine urgence est légitime. Mais laquelle ? Peut-être pas celle que l’on croit. La plus légitime, la plus abordable pour chacun de nous et elle s’inscrit dans la ligne du Carême et de la recommandation de Paul aux Corinthiens, est la conversion personnelle. C’est la troisième observation, et elle est essentielle même si elle peut paraître dérisoire. Par notre conversion, nous collaborons efficacement à l’œuvre de Dieu, par elle nous répondons à la demande de Jésus dans l’évangile, par elle nous donnons un exemple au monde et l’engageons dans sa transfiguration. La tradition catholique affirme que « le bien est diffusif de soi », et il en va de même de notre conversion : elle nous fait du bien à nous, mais elle fait aussi du bien au monde.

Mais au fait, en quoi peut consister cette conversion ? Il faut revenir à l’étymologie du mot : se tourner vers, et donc implicitement se détourner d’autre chose. Se tourner résolument vers Jésus, et se détourner de toutes les idoles qui passent, qui nous lient et nous distraient de l’essentiel. Je ne vais pas les détailler, elles sont nombreuses, et chacun connaît les siennes…

Frères et sœurs, travailler à mettre plus de justice dans le monde est une tâche essentielle et urgente, mais méfions-nous de nos élans brouillons, travaillons de toutes nos forces à notre propre conversion, en nous appuyant sur le rocher spirituel Père, Fils et Saint-Esprit, qui nous accompagne, et faisons confiance à Dieu pour qu’il exprime à sa manière et sa justice et sa miséricorde. Il le fera peut-être avec nous, pour telle ou telle cause, telle ou telle occasion, peut-être aussi sans nous, mais il le fera, en son temps.

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