Confidences 2 : Comment j’ai tenté de devenir aumônier du Tour de France

Nous sommes en 1993 : je suis au couvent de Toulouse, j’ai 42 ans, l’âge de rêver aux plus grandes entreprises. Un de mes beaux-frères fait alors partie, pour le compte de l’entreprise dans laquelle il travaille, de la « caravane du Tour de France ». Il m’en parle et je découvre l’existence, certes éphémère mais pendant trois semaines quand même, d’un village nomade de plus de deux mille âmes. Dans la caravane, on trouve un coiffeur, plusieurs services aux personnes, mais il n’y a ni église ni aucune animation spirituelle…

Tour de FranceC’est parti, je me rêve en « aumônier et animateur spirituel du Tour de France ». Et tout me semble se dérouler sous les meilleurs auspices quand je découvre que le directeur général du Tour à l’époque, Jean-Pierre Carenso, est comme moi un ancien d’HEC. Je lui propose donc une rencontre, il accepte, m’invite au restaurant, mais il me laisse… sur ma faim : aucune perspective, j’en ai oublié les raisons.

Quelques mois plus tard, alors que Jean-Pierre Carenso vient d’être remplacé et que le directeur est maintenant un ancien coureur, Jean-Marie Leblanc, je découvre que le Tour 1994 passe à Lourdes, et que figure au programme un jour de relâche le 14 juillet. Je reviens donc à la charge, et Jean-Marie Leblanc me reçoit dans les locaux parisiens du journal l’Équipe. Très sympathique échange dans son bureau, où il me montre une photo de lui avec le pape Jean-Paul II. Il m’explique néanmoins pourquoi une place d’aumônier au cœur de la caravane du Tour est impensable :

1. Il faudrait aussi créer une aumônerie protestante, israélite, musulmane.
2. Le Tour accueille plusieurs centaines de journalistes, qui ne manqueraient pas de harceler les aumôniers, et de créer des problèmes.

Je précise toutefois qu’à l’époque, les questions de dopage n’avaient pas encore l’écho qu’elles ont eu par la suite.

Je lui propose de célébrer au moins une messe le 14 juillet, à Lourdes : il accepte ce « compromis », à charge pour moi de tout organiser. Je prends donc contact avec l’évêque de Tarbes et Lourdes, qui m’offre d’accueillir les gens du Tour dans l’immense basilique Saint Pie X. Je ne sais comment celle-ci sera remplie, je pense aux gens présents en pèlerinage plus qu’aux coureurs et aux caravaniers du Tour, mais mon problème est surtout de donner le plus de lustre possible à cette célébration.

Je me réserve la prédication (tant pis pour le lustre !), mais je cherche un évêque qui puisse présider, et des animateurs pour les chants. Pour cette messe du Tour, cela ne s’invente pas, je découvre que sera présent à Lourdes à l’époque Mgr… Cadillac, évêque de Nîmes, qui accepte de me suivre dans l’aventure ; pour les chants, la communauté des Béatitudes, présente à Nay, village voisin, et mon ami Henri Bert, directeur du conservatoire de Toulouse, assument.

La « messe du Tour de France », bien annoncée au micro dans les sanctuaires, a donc lieu : 14 juillet 1994. Ce n’est pas la grande foule, mais quand même, rien de ridicule. Plusieurs coureurs sont partis s’entraîner, mais Miguel Indurain, le futur vainqueur, est là, avec quelques autres coureurs et des caravaniers : après tout, c’est la distraction du jour. Et à l’issue de la célébration, je me dis que je dois insister, que j’ai marqué des points, que ma carrière d’aumônier du Tour pourrait renaître ! Mais les contacts repris un peu plus tard avec Jean-Marie Leblanc douchent tous mes espoirs. Tout est-il fini ? Pas tout à fait…

Le 18 juillet 1995, dans une étape des Pyrénées, un coureur italien, Fabio Casartelli, décède d’une chute. En septembre, alors que je suis au couvent de Toulouse, appel téléphonique du directeur du Tour de France, au grand étonnement de la personne qui reçoit la communication à la porterie : ma carrière d’aumônier va-t-elle rebondir à la suite de cet événement douloureux ? Pour l’heure, Jean-Marie Leblanc me signale qu’une stèle va être posée sur le lieu du décès, et qu’il souhaite ma présence lors de l’inauguration officielle, alors que viendra aussi le curé italien du village d’origine de Fabio, Albese. Je donne mon accord.

En octobre 1995, je retrouve donc la direction du Tour de France (mais aussi les directeurs du Tour d’Espagne et d’Italie), et de très nombreux coureurs dans un salon de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, et nous partons en bus pour les Pyrénées. Très belle journée, cérémonie toute simple avec bénédiction de la stèle (visible sur Wikipedia, les coureurs du Tour s’y arrêtent lorsqu’ils passent à côté), déjeuner dans un restaurant de montagne, et retour à Toulouse.

Fort de ma nouvelle participation à cet événement du Tour, j’insiste encore par courrier auprès de Jean-Marie Leblanc pour… une aumônerie : mais non, peine perdue, mes arguments ne portent pas.

Je ne serai jamais l’aumônier du Tour de France !

Oui, mais du coup, beaucoup de temps m’a été laissé pour autre chose, par exemple co-fonder en 1995 le site Internet d’enseignement de la théologie à distance DOMUNI, partir comme maître des novices et des étudiants en Haïti en 2002 (pour 6 mois…, pépins de santé), partir à Jérusalem comme directeur de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem de 2008 à 2011, continuer une année comme directeur du chantier La Bible en ses traditions etc.

Finalement, je continue de penser que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment » (Romains 8,28).
Lille/Montpellier, février 2016

3 réflexions sur “Confidences 2 : Comment j’ai tenté de devenir aumônier du Tour de France”

  1. Avez-vous proposé une présence « interreligieuse » (avec clergés + laïcs, pourquoi pas) dans le tour de France ?…j’imagine le véhicule « coloré » de la caravane…se déployant à l’étape ! signe visible, dans notre bonne laïcité, à travers un mouvement populaire national assez extraordinaire et qui traverse les siècles.

    Très cordialement,
    Dominique Huyghe, correspondant des Amis de La Vie_Nord.

    Merci et longue vie à Biblicom.

    • Bonne idée, Dominique, encore qu’à l’époque, c’était moins à l’ordre du jour que maintenant. Mais il reste que toute présence religieuse fut finalement écartée, sauf demande ponctuelle de tel ou tel coureur comme ce fut le cas avec le décès de Fabio Casartelli.

  2. Cher Hervé,
    sais-tu que cette semaine encore j’en parlais avec des visiteurs venus de Lille ?
    En fait, à la Maison Seilhan, j’évoque à chaque visite ou presque Henri Didon (et cette année plus encore en raison des JO à Rio), et du coup, je prolonge assez souvent par ton expérience.
    Ceci dit, au Tour de France qui pourrait s’appeler le « Tour du plus dopé qui ne se fait pas prendre », il y aurait grand besoin aussi d’un Monsieur éthique capable d’aider à remettre à plat la notion de sport et de compétition sportive de haut niveau car, pour l’instant, on nage dans gloire, fric, mensonge, etc. Et pourtant des milliers d’yeux demeurent braqués dessus…
    Allez, en selle !

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