La lecture d’un événement a ses exigences

 

pape_francois_2Nous vivons, au moins en Occident, sous le règne de l’immédiateté : les événements passent à toute vitesse devant nos yeux ou nos cœurs, trépassent aussi vite qu’ils sont venus, et nous n’en absorbons que des bribes sans trop comprendre. Le plus souvent, l’émotion et le sentiment règnent en maîtres, la bienveillance est absente, la distance n’existe pas, l’intelligence ou la raison ne sont que rarement convoquées alors qu’elles pourraient ou devraient nous aider dans la « lecture » des événements en question.

Dans la plus grande partie des courriers dits « des lecteurs », des journaux et des revues, précisément là où l’information devient très vite obsolète, on n’écoute pas, on ne lit pas, et l’on ne peut qu’en être affligé. Ainsi des « lectures » interprétant le passage du pape sur l’île de Lesbos ce 16 avril, un voyage audacieux, riche de sens si l’on veut bien y réfléchir avec attention et bienveillance, un voyage dont il est reparti avec 12 syriens, dont 10 enfants, l’ensemble étant censé représenter trois familles. Les « lecteurs » se gaussent : avec une telle répartition, où sont les trois familles annoncées ? Sans réfléchir que les services de presse du Vatican n’ont pas un seul instant affirmé que les familles étaient au complet, et que, si cela se trouve, elles ne pouvaient pas l’être !!! Autre « lecture/réaction » : les 12 personnes embarquées étant musulmanes, comment le pape François a-t-il pu se désintéresser à ce point des chrétiens d’Orient ? Là encore, défaut total de réflexion : outre que François a le mérite de ne pas faire de discrimination, s’il n’avait pris avec lui que des chrétiens, que n’aurait-on pas dit en sens inverse ? Mais en outre, qui dit qu’il a eu le choix ? Ces personnes ont déposé leurs demandes de visa avant la mise en œuvre des accords UE/Turquie, ce qui semble avoir été le premier critère de leur choix -pour des raisons vraisemblablement diplomatiques- et répondaient aux exigences des services d’immigration… Bon, je passe sur les autres réactions, franchement hostiles et ineptes, du type « n’aurait-il pas pu faire plus avec tout l’argent du Vatican » ou « il va nous refiler ces réfugiés ». Dans tout cela, on ne lit pas, on réagit à vif et à chaud, sans aucune distance, sans bienveillance, sans chercher à comprendre : ce n’est plus un courrier des lecteurs, mais un courrier des « réacteurs » !

Alors, arrêtons-nous pour comprendre et réfléchissons quelques instants : il me semble que se propose alors une autre lecture. Le pape n’est pas là pour jouer un rôle politique, ni pour trouver une solution au problème des réfugiés : de fait, avec les deux autres patriarches présents, il renvoie l’UE à sa copie et à son rôle. Le sien est tout autre, celui d’un prophète. Et comme les prophètes de l’Ancien Testament (voir en particulier Jérémie, ou Ézéchiel), il ne donne pas de solution, il ne fait pas non plus qu’interpeller, même si cela représente une mission essentielle : il accomplit des gestes significatifs, destinés à appuyer ses propos, ici clairement celui de repartir avec une douzaine de réfugiés. Et un tel geste fait sans doute plus pour le dialogue islamo-chrétien que des dizaines de rencontres.

Voilà donc un événement dont la portée est très grande, et j’espère que la lecture proposée aidera à mieux le comprendre !

P. S. Quelques heures après avoir écrit ce billet, je lis les explications données par le pape sur son geste dans l’avion du retour, lesquelles confirment la lecture ci-dessus proposée.

P. S. 2 : Sur la portée de l’événement lui-même, et non pas de l’accueil des réfugiés, il est bon d’écouter ce qu’en dit Carol Saba, porte-parole de l’assemblée des évêques orthodoxes de France. Autrement dit, lecture orthodoxe. C’est ici :

 

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