Violence primordiale

violenceDécidément, il faut s’arrêter sur cette question de la violence, même s’il y faudrait un volume entier plutôt que quelques lignes. Je vais donc essayer de le faire en particulier à partir du livre de la Genèse (ch. 1-3), en demandant à l’avance que l’on me pardonne trop de raccourcis.

  1. La violence est caractéristique de notre monde depuis son origine : le livre de la Genèse, autrement dit le premier livre de la Bible, et en ses premières lignes, parle d’un tohu-bohu que Dieu va tenter d’ordonner.
  2. Dans un premier temps, il y réussit et c’est la succession harmonieuse des jours, dans le premier récit (Gn 1,1 – 2,4a).
  3. Mais le Mal, sous la figure du Tentateur qui ne le résume pas, était là : comment, pourquoi ? Gardons-nous d’apporter des réponses rapides que le texte se garde de donner (il faut relire ici, si l’occasion s’en présente, ce que dit le théologien Adolphe Gesché sur Le Mal). La manière du Tentateur (Gn 3) consiste à instiller le doute, en faisant le nigaud si l’on peut dire, et en mettant de la sorte à distance le commandement (« Alors Dieu a dit : tu ne mangeras pas… »).
  4. L’ordre que Dieu a voulu s’en trouve de la sorte perturbé, l’homme crée un « ordre nouveau » : l’homme prométhéen est déjà là. Il ne reste plus à Dieu qu’à « acter » ce désordre en « expulsant » l’homme (Adam et Eve) du Paradis : en réalité, cette expulsion/mise à distance se trouve déjà réalisée par les fautifs eux-mêmes dès qu’ils ont accepté la suggestion du Tentateur. Les pagnes dont Dieu les revêt sont le signe de cette distance : rien à voir avec une nudité physique.
  5. Le désordre se manifeste par le retour de la violence, dont témoigne aussitôt le meurtre d’Abel par Caïn, dès le chapitre 4.

Ainsi la violence est-elle au cœur du monde dès son origine, et le péché de l’homme (= la mise à distance du commandement divin) ne fait que l’augmenter. Comment la faire disparaître ? Les religions qui, contrairement à ce que certains prétendent, font le constat de cette présence de la violence (c’est bien le sens du livre de la Genèse qui vient d’être évoqué) mais ne l’ont pas créée, s’y essaient  : dans la tradition judéo-chrétienne, Abraham, et surtout Moïse, porteur d’une révélation nouvelle, d’une Loi, et tant d’autres prophètes après lui, ont tenté de relier (religion) à nouveau Dieu à l’homme, mais ils n’ont jamais pu évacuer cette violence primordiale, quand en outre, par des conquêtes guerrières, ils ne l’ont pas augmentée. Le « Tu ne tueras point » (Ex 20,13), s’il a porté des améliorations à travers la loi du talion (eh ! oui, un progrès pour l’époque, en mesurant la réaction), n’en est pas moins resté à distance du cœur de l’homme. Est-il besoin d’expliquer ici à mes amis musulmans combien pour moi la figure du Prophète se rapproche de celle de Moïse, avec ses forces et… ses évidentes limites du fait du recours à la violence ?

La force de Jésus tient pour moi au fait qu’il est le seul à avoir, par son acceptation de la volonté divine recherchée sans cesse dans la prière, par sa vie pacifique, par sa mort sur la croix librement acceptée, et donc par l’absence de tout péché (He 4,15), rompu le cycle de la violence, à l’avoir même anéantie : « par sa mort, il a vaincu la mort » disent avec justesse les chrétiens orthodoxes. Il l’a prise sur lui, ce que René Girard a longuement expliqué dans la thématique du bouc-émissaire que l’on retrouve au long de ses livres. C’est donc en suivant Jésus, et lui seul, qu’il est possible à l’homme de s’affranchir de cette violence primordiale.

Mais me dira-ton, Jésus ne fut-il pas lui-même violent ? Par exemple, lorsqu’il chasse les marchants du Temple, lorsqu’il redit comme tout Juif les psaumes avec leurs versets imprécatoires (par exemple « Heureux qui saisira tes enfants pour les briser contre le roc », Ps. 137,9), lorsqu’il affirme être venu « opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère » (Mt 10,35)… La réponse est claire : la violence est celle du propos prophétique, qui cherche à remettre au premier plan la gloire de Dieu et son ordre. Elle ne s’exprime pas dans des actes sanguinaires, mais seulement symboliques : tout est remis à Dieu.

Mais alors, me dira-t-on aussi, pourquoi les croisades, que mes amis musulmans ne cessent de nous reprocher ? Eh ! bien j’y ajouterais volontiers : pourquoi les pogroms et autres manifestations violentes des chrétiens au long des siècles ? Bien sûr, il faut toujours tenir compte en histoire du contexte, mais je ne peux que confesser et regretter que, dans tout cela, se soient manifestés ou se manifestent encore, plus que ceux de l’amour, les fruits de notre péché, et donc de notre infidélité aux commandements de Dieu tels qu’ils nous sont parvenus dès le livre de la Genèse et tels qu’ils ont été réinstitués par Jésus au long des Béatitudes (Mt 5).

La violence est endémique au monde et à l’homme, à tout homme : en ce sens, oui elle est primordiale. Elle est donc aussi parfois le fait des religions, ou plus encore de ceux qui les manipulent. Mais désormais, en christianisme, et cela n’a pas toujours été hélas ! le cas, elle ne peut plus s’interpréter autrement que comme une forme d’infidélité majeure à la volonté d’amour de Dieu pour tous les hommes sans exception.

Une réponse à “Violence primordiale”

  1. Frère Hervé PONSOT, c’est vraiment en pays musulmans (Emirates Arabes Unis) où je suis en vacances depuis trois semaines que j’accueille avec joie cette réflexion sur la violence surtout du point de vie biblique. Personnellement comme biblique, j’avoue qu’il est difficile de dissocier aisement la violence de la loi et donc des écrits veterotestamentaires. Il y a un lien fort entre l’interdit toujours enfouie sous la loi et la punition qu’engendre sa transgression source de violence. Les trois premiers chapitres de la Genèse sont une bonne illustration. Il n’y a qu’à la lumière de l’Evangile que ce cycle prend fin avec la foi et l’amour qui acceptent tout dans le visage du Christ. Le chapitre 6 de Matthieu est à mon sens la fin de toute violence: »aimer ses ennemis et prier pour ses persecuteurs », mais aussi le début d’un questionnement sur la place de la rationalité dans la foi chrétienne.
    Encore merci.
    Fr Bernard Didier NTAMAK SONGUE,op.

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