Tendre la main au fils prodigue

retour du fils prodiguePauvre pape François ! Que ne lui est-il pas réservé sur les réseaux sociaux : au mieux une bronca pour plusieurs de ses positions ou propos, au pire une mise au pilori, une invitation à lui désobéir et j’en passe. Ce qui ne cesse de frapper le lecteur est que les assauts les plus violents viennent souvent de ceux qui se prétendent les plus fidèles au « trône de Pierre » : pour eux, les actes et les paroles de son successeur d’aujourd’hui sont douteux, inappropriés, inacceptables… Et tous de louer en contrepartie la sûreté théologique de son prédécesseur, le professeur Ratzinger / Benoît XVI. Lequel, pour autant qu’on sache ou puisse s’en rendre compte, ne semble pas plus bousculé que cela lorsqu’on le voit.

Comparaison n’est pas raison, et il est vain de vouloir entrer de la sorte dans le débat. On peut seulement s’étonner que les détracteurs fassent aussi peu de cas de l’assistance de l’Esprit-Saint dans le choix du pape François pour la conduite de son Église, comme de sa formation théologique jésuite : eux en bénéficieraient donc plutôt que lui ? Passons sur de telles prétentions. Le plus important dans le débat demande de comprendre « d’où parle » (une expression que je n’aime pas, mais bon, faute de mieux..) le pape François ? Ses défenseurs insistent traditionnellement sur son origine sud-américaine, plus précisément argentine, et expliquent que ce changement d’hémisphère explique largement un point de vue différent des vieux nord-hémisphériens que nous sommes. Peut-être, mais c’est oublier que le pape voyage, beaucoup, et que son jugement sur les situations et les personnes ne se limite certainement pas à cette vision sud-américaine. D’autres encore vont déplorer son « jésuitisme »…

A mes yeux, mais je peux me tromper, je crois qu’il faut incriminer… l’évangile, et plus précisément la parabole du Père miséricordieux (Lc 15,11-32). Une parabole que le pape François avait d’ailleurs évoquée à l’occasion d’un discours prononcé pour la fin du synode de la famille : il invitait ses auditeurs à se situer du côté du fils prodigue, et à « dépasser les tentations constantes du frère aîné ». Voilà exactement où ne cesse de se situer notre pape, du côté du fils prodigue qu’il cherche à accueillir comme un père, auquel il veut tendre la main : qu’il soit un divorcé, un réfugié, un homosexuel, un luthérien ou que sais-je encore… Et toutes les récriminations que j’entends ou lis sur les réseaux sociaux ou ailleurs, celles dont j’ai parlé plus haut, me semblent très précisément venir de « fils aînés » qui, rappelons-le, ne perdent rien de leur filiation et de leurs avantages dans l’attitude de leur père, mais qui craignent pourtant d’ouvrir la porte au fils prodigue…

Pape François, autrement dit, d’après l’étymologie, père François : réjouissons-nous donc que notre « pape » joue pleinement son rôle de père, et que les fils éloignés ou isolés puissent enfin retrouver le confort et la joie de la maison familiale.

P. S. J’aurais pu évoquer la parabole de la centième brebis égarée (Mt 18,12-14 ; Lc 15,3-7), que le Pasteur va chercher en délaissant les quatre-vingt dix neuf autres, mais si elle nous indique bien ce que doit être l’attitude du Pasteur, que le pape François met précisément en œuvre, elle ne nous dit rien des sentiments et actes des brebis restées au bercail. Le fils aîné lui s’exprime. 

P. S. 2 (2/11/2016) : De retour de Suède, le pape François est revenu sur la question de l’accueil des réfugiés, en invitant à la prudence : certains commentateurs, journalistes ou intervenant dans les courriers des lecteurs, en ont immédiatement conclu qu’il avait changé de position et parlent de « revirement ». Je souligne d’abord que le propos de mon billet ne se limite pas à l’accueil des réfugiés, et tente de définir un objectif global que je crois toujours vrai et essentiel.
Maintenant, que le pape ait infléchi sa position sur l’accueil des réfugiés est incontestable, qu’il l’ait changée, certainement pas : il continue d’appeler à l’accueil le plus large, il continue de demander de la mansuétude, mais il agit bien comme un père. Constatant en effet que nombre de pays ont refusé totalement son premier appel, que la balance dans la répartition était devenue inégale, et qu’en outre les réfugiés voulaient absolument choisir leur point de chute (très peu la France, en fait) et se constituaient en ghettos, il lui fallait bien « corriger le tir » et choisir une autre voie : mais c’est pour arriver au même but. Quel père agirait autrement ? Comment peut-on lui reprocher cette inflexion sinon pour de mauvaises raisons ?
Excellent article d’Erwan Le Morhedec, dit Koz, tout à fait dans le même sens, sur son blog.

6 réflexions sur “Tendre la main au fils prodigue”

  1. Le pape François peut désorienter certains et ils ont le droit de le dire. Il suffit de voir l’excellent biopic récemment paru sur les écrans pour comprendre qu’effectivement il vient d’un autre monde et qu’il continue à voir le monde à l’aune de son expérience personnelle qui est limitée. Il a assez peu voyagé et ce, semble-t-il, volontairement.

    Pour ma part, je pense qu’il ne bénéficie pas de l’infaillibilité lorsqu’il prend des positions sur des questions temporelles, économiques ou politiques. Il a le droit d’avoir ses opinions mais on a aussi le droit de ne pas les partager. Ainsi, pour ma part, je désapprouve formellement certaines de ses positions très alignées sur les formes les plus radicales de l’écologie politique, ce qui ne signifie pas que l’écologie ne soit pas un sujet essentiel . Je désapprouve aussi sa vision de la richesse comme nécessairement issue de l’exploitation des pauvres (tout le monde ne vit pas en Argentine fondée sur l’appropriation de la terre sous forme latifundiaire). Je désapprouve surtout sa complaisance pour les régimes autoritaires d’Amérique latine non respectueux de la démocratie et leurs leaders Morales, Raul Castro et autres Chavez ou Maduro. J’entends peu sa voix pour condamner leurs exactions. Enfin, demander un accueil sans limites des migrants en Europe est une sottise et non une charité car on a aussi le droit de conserver sa culture, ce que lui-même revendique pour les peuples du sud, avec raison. Le Vatican ne peut pas rester dans la posture du prédicateur en surplomb et ne jamais aller dans les faits. Par exemple, combien de millions de gens doit-on accueillir en Europe? Je suis favorable à l’émigration mais contrôlée donc limitée. D’ailleurs le problème en France n’est pas l’accueil des migrants qui veulent aller dans l’Europe qui marche anglo-saxonne et du Nord et pas dans une France où Daesch est présent comme le disent les migrants syriens ou afghans que je connais. Le problème en France est l’incapacité d’absorber une forte population d’Afrique du Nord qui pour partie ne veut pas s’intégrer et s’adapter à nos moeurs. Ceux-là sont venus en France sans lien avec la crise migratoire. Il y a pas de crise migratoire en France qui soit significative (sauf exceptions spécifiques type Calais ou Stalingrad). Il y a un problème d’identité et de classes populaires blanches pauvres et méprisées par le pouvoir (comme aux Etats Unis soit dit en passant). Le pays est plus divisé et troublé au plan culturel qu’au plan économique ou social, même s’il y a aussi des problèmes sociaux comme le chômage par ex.

    Ce pape est certainement de bonne foi, soucieux des pauvres et désireux de réformer l’Eglise, mais il n’est pas démocrate. Il est socialiste à mes yeux, c’est son droit mais j’ai le droit de le combattre sur ce plan politique. Le Catholicisme reste très autoritaire et clérical. Il faudrait que l’Eglise comprenne que les laïcs n’ont pas à recevoir de conseils et encore moins des ordres sur les options temporelles et économiques.

    • Merci à Jean-Michel, un ami, qui se risque à proposer un long commentaire public. Aussi carré et direct qu’il a l’habitude de s’exprimer. J’aurais dix choses à évoquer, mais je vais me limiter à deux :
      1. La première est que, quand j’évoque les voyages du pape, je pense d’abord à ceux qu’il a faits en tant que pape, et il en compte déjà beaucoup à son actif. Pour avoir pas mal voyagé moi-même, je peux assurer que la vision du monde que l’on peut avoir en ressort largement grandie.
      2. La deuxième est que, peut-être à tort, je n’ai jamais eu le sentiment que le pape François voulait donner des leçons, ne serait-ce que parce qu’il agit beaucoup plus qu’il ne dit. C’est une évidence pour tout un chacun qu’il se vit et se veut plus pasteur que théologien et, à mes yeux, ce fut sans doute aussi le cas de Jésus : je sais bien qu’il existe les évangiles, en particulier celui de Jean, ou les lettres de Paul, mais les théorisations sont venues plus tard. C’est d’abord par sa vie, jusque bien sûr sur la croix (voir les réactions des disciples), que Jésus a choqué : en allant en particulier à la rencontre des marginaux et paumés de son temps. Oui, il a eu des paroles, mais elles sont secondes et visent à expliquer ou commenter ses actes. Je ne suis donc pas surpris, et encore moins choqué, de voir le pape François faire la même chose : et tant mieux s’il est socialiste, à la manière dont Jésus l’était….

    • Si vous pensez vraiment qu’accueillir des migrants, c’est « perdre sa culture », que faites- vous de ces milliers et dizaines de milliers de migrants qui ont contribué à la reconstruction de notre pays et sont aujourd’hui partie prenante de « notre » culture (que vous ne définissez pas autrement que par la peur de la perdre), culture qui est aussi la leur ?

      Vous ne pouvez pas non plus reprocher au pape d’avoir eu une histoire personnelle avant d’arriver au Vatican, comme vous en avez une, vous aussi, qui transparaît naturellement dans votre écrit.

      Le pape a demandé tout récemment d’être ecclésial plutôt que clérical. Ce n’est pas à lui qu’on peut reprocher d’être clérical. Quand vous voulez cantonner le pape à certains domaines, ne seriez-vous pas plus clérical que lui. Jésus séparait-il le temporel du spirituel ? Pas que je sache. A trop le séparer, on fabrique des personnes clivées.

  2. Et si l’Esprit-Saint avait décidé de (re)prendre la parole, comme à chaque époque, du reste ! Qui attendait Jean XXIII ? un pape de transition et quelle transition, nous n’en sommes pas encore remis 50 ans après ? Et Jean-Paul ? Noter que l’Église catholique les a tous deux canonisés, pas sans raison sans doute. Et le pape François aujourd’hui ?
    « Voici que je fais toute chose nouvelle » (Ap 21, 5)… « Si quelqu’un veut… » (Lc 9, 23), notre liberté est toujours respectée et notre foi sollicitée. Alors attendons-nous à ce que le langage évolue, c’est une des composantes du le mystère de l’Incarnation, ici et maintenant. La mise à jour de la mémoire reste souhaitable pour être fidèle à la Révélation.

  3. Je suis plutôt de culture scientifique et je revendique la laïcité. Cela dit, entendre les positions du pape sur les questions d’ordre temporel ne me dérange pas, même si je suis loin de partager toutes ses idées (sur l’homosexualité ou l’avortement, par exemple !!!). Après tout, nous les laïcs, nous ne nous sommes jamais privés de dire ce qu’on pensait de l’Eglise et de l’histoire des religions. Bien sûr que j’ai déjà entendu proférer des critiques à son égard. Mais il y a tout le reste aussi. J’ai entendu souvent des laïcs dire de lui  » c’est un grand homme  » en raison même de certaines prises de position que Jean Michel stigmatise. Mais revenons à la spiritualité. Il y a quelques jours, je me suis laissé dire : « Notre pape est grand ! » Ce n’est pas de l’homme qu’il s’agissait, cette fois, mais bien du pape. Je le pense aussi, parce qu’il ne se contente pas de parler de l’évangile, il l’incarne ! Quel Souffle pour l’Eglise !

  4. Je pense que l’Esprit Saint ne peut se tromper et que nous avons le Pape qu’il nous faut pour le Temps que nous vivons. Je ne suis pas une mouton(e) qui suit sans réfléchir et qui ne s’interroge pas sur certaines prises de position, il m’arrive de ne pas être tout à fait d’accord,mais j’attends la suite, surtout j’ai confiance en l’Esprit Saint, c’est si facile de critiquer. Je pense que beaucoup ne savent pas bien lire non plus, une phrase, ou un mot les heurte, et vlan le Pape est d’accord sur tel sujet cuisant, c’est l’affolement général, alors que, pas du tout, prenons le temps de lire.
    Enfin, à sa mort on lui trouvera toutes les qualités.

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