Solitude du vieil âge

En hommage et remerciement à mes frères les plus « anciens »

Un de mes frères dominicains, d’âge disons plutôt mûr, toujours en bonne forme physique, se confiait récemment à d’autres frères plus jeunes que lui en leur disant à peu près : « Vous savez, ce n’est pas facile de vieillir. On se retrouve à l’écart du mouvement, et l’on en vient à le contempler, en marge. Et l’on se dit que la vie passe à côté de nous ». Beaucoup de dignité dans le propos, aucune amertume, un simple constat qui n’a pas manqué d’émouvoir le déclarant comme son auditoire. On pense spontanément que la solitude de l’âge naît, comme pour tout un chacun, des difficultés physiques difficilement supportées, ou encore de la disparition progressive des vieilles amitiés au gré des décès des uns ou des autres : sans doute, mais les propos que je viens de rapporter montrent qu’il en existe une autre, moins connue, qui peut commencer très tôt, celle de la mise à l’écart, véritable ou ressentie comme telle.

Pourquoi très tôt ? En fait, si l’on vit de plus en plus longtemps, si l’on dit donc volontiers et sans flatterie que jusqu’à soixante-dix ou soixante-quinze ans l’on est « jeune », il n’en reste pas moins qu’au cours de cette dizaine sonne aussi la retraite. Paradoxe parce que la plus grande partie de mes frères ne la connaît pas économiquement n’ayant jamais eu d’emploi salarié, ni même a priori socialement puisqu’ils peuvent poursuivre une grande part de leur précédente activité (prêcher, confesser, rencontrer…)  ! Pourtant, ils la vivent. Et aujourd’hui, je disais à un autre de mes frères qu’elle se manifestait en particulier dans le fait qu’ils sont de moins en moins sollicités, qu’ils vivent de plus en plus en marge, qu’on ne vient plus les chercher… Dans l’industrie, on dirait qu’ils vivent bon gré mal gré une forme de « mise au placard ». 

Bien sûr, elle « n’impacte » pas, comme on dit, que mes frères, mais aussi nos amis laïcs. Avec cette différence que ces derniers, s’ils ne sont pas célibataires ce qui change un peu la donne, ont généralement plusieurs bouées de sauvetage, à savoir leur conjoint, leurs enfants, ou petits-enfants ; sans compter diverses activités bénévoles pour lesquelles ils sont souvent sollicités en raison de leur compétence passée ; éventuellement aussi la possibilité de voyager si le bénéfice financier de leur retraite n’est pas trop mince. Sur tous ces plans, mes frères sont nombreux à être en manque, même si certains, très actifs avant leur soixantaine, et sur des créneaux qui gardent leur importance, peuvent garder une activité débordante et salvatrice.

jacques hamelLes autres, les plus nombreux, s’ils ne veulent pas sombrer dans des formes dépressives, dans une certaine mélancolie, dans le souvenir sans cesse ressassé de leur vigueur passée, n’ont d’autre choix que d’essayer de creuser à nouveau un modeste sillon, par exemple dans des services communautaires souvent très humbles, ou dans des apostolats de miséricorde où leur disponibilité sera très appréciée. Pour autant bien sûr que leur santé ne les trahisse pas. Exercice de patience et d’humilité dans lequel le soutien fraternel et communautaire est un atout considérable, que les prêtres séculiers isolés trop souvent n’ont pas. Le frère dont j’ai parlé plus haut, le reconnaissait volontiers : la présence de plus jeunes frères à ses côtés, même considérée des bords du fleuve, lui était d’un réel apport moral. 

Dans la société occidentale, où le jeunisme est devenu la règle, où les personnes âgées ont dû quitter la maison familiale pour habiter une maison de retraite, souvent rebaptisée du nom si parlant d’EHPAD, nombre de mes frères les rejoignent physiquement ou « moralement » et pourraient être tentés de dire et redire avec le psalmiste : « Le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n’est que peine et misère ; elles s’enfuient, nous nous envolons » (Ps 90,10). Puis-je les encourager, avec l’essayiste Jacques Gauthier, auteur du livre Les Défis de la soixantaine (2009, Presses de la Renaissance) à lire les choses autrement  : 

« La soixantaine est, de fait, comme un second souffle. Il peut y avoir à cet âge une grande fécondité de l’authenticité. La vie spirituelle en devient beaucoup plus simple, la prière très importante. La grande caractéristique de cet âge, c’est la voie de l’intériorité. Le silence, la contemplation, regarder la nature, faire oraison. C’est aussi le moment d’assumer son passé et d’écouter sa blessure. On ne peut rien changer quand bien même il y a de grandes blessures. Alors on se découvre pauvre. Il y a une beauté à se reconnaître fragile, et cela nous rapproche de la vérité. Plus on vieillit, plus on sait que la mort approche, plus on peut s’abandonner au désir de Dieu. Dieu est désir : « J’ai soif », dit-il. » (Interview du 30/12/2010 au journal La Croix).

2 réflexions sur “Solitude du vieil âge”

  1. Ton ajusté. Merci.

    Pour fréquenter régulièrement un hôpital gériatrique, j’y trouve le temps donné au temps, au moment où il devient compté autrement.

    Pour une petite heure de visite à un malade, prévoir une petite heure de pause à la cafétéria, afin d’humer encore l’air du temps, et une heure de marche à pied ensuite pour se laisser envahir par l’émotion.
    Une forme de retraite dans la ville avec de belles rencontres de désorientés, qui réorientent.

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