Le Royaume de Dieu est-il proche ?

Aujourd’hui, je voudrais vous dire quelques mots sur le Royaume de Dieu, sachant que pour décrire cette même réalité, l’évangéliste Matthieu dit plutôt de son côté Royaume des cieux. Certains de mes frères dominicains penseront que cette idée-là me vient d’une passionnante retraite vécue tout récemment en communauté, et dans laquelle le prédicateur invité traitait largement de ce thème. Il n’en est rien, et je ne me propose pas de reprendre les notes prises. Et l’idée ne procède pas non plus du fait que ce thème est central dans les évangiles, et qu’il doit nécessairement préoccuper et interroger tout bibliste. En fait, l’urgence du thème me vient d’abord… des élections en cours, et des passions qui s’y expriment ! 

Lorsqu’on essaie de prendre un peu de distance, on ne peut qu’être frappé de l’engagement souvent violent et extrême de nombreux électeurs, y compris chrétiens, qui donnent l’impression que tout l’avenir du monde se joue là. Dans une certaine mesure, je me réjouis que la dimension politique de notre vie soit présente et assumée, qu’elle mobilise : le chrétien est bien « du monde », il sait que son Seigneur a offert sa vie pour ce monde, que toute vie vraiment chrétienne doit se manifester là, en particulier dans l’assistance aux pauvres, aux exclus, à l’étranger, dans un engagement résolu pour la paix, dans le respect de toute vie depuis sa conception etc. Mais dans une autre mesure, ce même chrétien sait que ce monde est beaucoup plus vaste que ce qu’il en connaît, que la France bien sûr n’en est pas le nombril, mais il sait surtout qu’il existe un autre monde, bien présent, imbriqué dans le premier et très difficile à saisir : c’est à mes yeux ce Royaume de Dieu que Jésus évoque à d’innombrables reprises. 

Apocalypse, le vrai royaumeAutrement dit, notre vie se joue à deux niveaux : celui du monde que nous connaissons, dans lequel nous sommes appelés à vivre pleinement, que nous cherchons à transformer pour qu’il soit le plus accueillant à tous, et celui du Royaume de Dieu, qui est lié au précédent, qui  le pénètre de toutes parts et pourtant s’en distingue, dont Dieu seul connaît précisément les contours, mais dont Jésus nous a en quelque sorte donné les clés à travers les Béatitudes (Mt 5). La tradition biblique évoque ce Royaume de plusieurs autres manières : à travers le thème du voile au-delà duquel le Ressuscité se trouve maintenant (cf. la lettre aux Hébreux, par exemple en He 6,19), à travers l’évocation de deux plans comme le fait la tradition apocalyptique, le voyant étant chargé de décrire ce qui constitue en quelque sorte l’arrière-plan, invisible à des yeux de chair (cf. en particulier l’Apocalypse de saint Jean), à travers la thématique bien connue du « déjà là / pas encore », et donc aussi à travers le thème du Royaume tel que le déploie Jésus dans sa prédication.

Celui-ci a souvent été qualifié par des commentateurs et probablement par certains de ses contemporains de prophète, mais presque jamais de voyant. Mais outre que les deux termes sont déjà présentés comme équivalents dans l’Ancien Testament (cf. 1 S 9,9), Jésus se trouve très exactement dans la situation du voyant de l’Apocalypse : ses yeux voient dans et à travers le monde marqué par le péché, où il a pris chair, un autre monde qui est le Royaume de Dieu. Ce Royaume est donc proche (Mt 3,2 ; 4,17 ; 10,7 etc.), il est au cœur de la Bonne Nouvelle et donc de l’évangile (Mt 9,35 ; 24,14), il est offert aux petits (Mt 18,3 ; 19,14), aux pauvres, aux humbles, aux persécutés (voir les Béatitudes de Mt 5), il est présent sans être pourtant exactement là, il est caché aux yeux de chair et peut donc se comparer à une semence (Mt 13,24) ou à du levain (Mt 13,31) etc. 

Le chrétien est appelé à travailler en vue de l’avènement de ce Royaume, à sa manifestation, à son éclosion. Bien sûr, cela va se faire au cœur de ce monde dans lequel il vit, et tout ce qui se passe là a de l’importance et justifie qu’il s’y engage : mais le Royaume de Dieu ne se réduit pas à ce monde-là. Et les passions dont nous sommes les témoins aujourd’hui ne se justifient pas, surtout lorsqu’elles sont sources de violents conflits, de désespérances, d’exclusions : notre vrai Messie, Jésus, est bien né dans notre monde, il est présent à notre monde après sa Résurrection, mais il ne l’est pas ex officio dans un président ou une présidente, ou dans quelque élu que ce soit, mais par son Esprit offert à tous. Lequel doit continuer de nous animer pour multiplier les occasions de manifester le vrai Royaume, dont aucune élection mondaine ne sera jamais le porche.

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