Sur Internet, l’émotion laisse peu de place à la raison

Comment toucher les internautes en ligne, des « amis » selon Facebook, qui sont à distance et pour la plupart inconnus ? L’expérience le montre, la raison trouve difficilement sa place : les articles les mieux argumentés, les conférences de grande qualité, les interviews qui dépassent cinq minutes, et même les vidéos les plus « chiadés », pardonnez-moi le mot, ne trouvent le plus souvent ni lecteurs, ni spectateurs ! Ou si peu ! Non, ce qui fait le buzz, comme on dit, c’est presque toujours l’émotion, laquelle peut avoir la forme d’un pincement de cœur, d’un rire, d’une larme…

En soi, l’émotion n’a rien de condamnable, et d’ailleurs, si l’on prétend la chasser par la porte, elle revient par la fenêtre parce qu’elle fait partie de la vie. Le problème est qu’elle ne s’offre pas au débat, et qu’elle n’est pas toujours raisonnable : les facteurs qui la provoquent, souvent lointains et déjà moultes fois relayés, ne sont pas facilement vérifiables. On dirait aujourd’hui que l’émotion est facilement génératrice de « fake news« , traduisons de fariboles qui peuvent être très dommageables.

Les exemples abondent de ce brouillage. Sur son site Vu du droit, où la raison est sans cesse convoquée pour ne pas subir la dictature de l’émotion, Régis de Castelnau vient de dénoncer à juste titre la violence d’un néo-féminisme à l’égard d’un ministre accusé de viol. Il avait aussi, dans un passé récent, mis en lumière la manière dont certains médias s’étaient emparés du cas douteux d’une mère ayant tué son mari pour avoir été violenté par lui : aujourd’hui, c’est un livre qui tente de rétablir la vérité de la situation. On peut encore ajouter  ces jours-ci l’affaire Théo, instrumentalisée, nous dit le Figaro, « au mépris des évidences » puisqu’une vidéo paraît largement innocenter les policiers, alors qu’un ancien président de la République avait jugé bon de manifester sa solidarité à la prétendue victime plutôt qu’aux représentants de l’ordre…

RaisonL’émotion, toujours l’émotion, souvent justifiée, très souvent aussi manipulée lorsqu’il lui manque son corollaire ou son contrepoids, la raison. Quelle place alors pour la raison ? Il est vrai que, laissée à elle-même, celle-ci peut être sèche et ennuyeuse. Il est devenu clair pour moi, même si je le regrette, qu’Internet n’est pas le meilleur lieu de son expression : en effet, l’émotion est primaire, elle se transmet facilement, elle se satisfait de l’anonymat ambiant, elle n’exige pas de proximité géographique, elle est en quelque sorte appariée au média numérique ; en revanche, la raison, présentée sous sa forme écrite, suscite le débat et en vit, demande tout à la fois et paradoxalement, de la distance par rapport au sujet mais aussi de la proximité intellectuelle, voire même physique, entre les intervenants.

J’aime la raison, j’aime le débat, et je continue de rêver quand même d’un espace de type Facebook, où l’on ne donnerait pas prise aux banalités ou aux attaques quotidiennes du genre « comme tu es beau (ou belle) », « très beau voyage », « un tel raconte n’importe quoi », « Monsieur, ou Madame, vous n’êtes qu’un imbécile », mais où l’on traiterait des sujets les plus divers avec respect, dignité, et, surtout, profondeur. En acceptant de lire ou de publier au-delà de vingt lignes ! Je sais, il existe entre autres Babelio, l’équivalent français de Goodreads, ou Medium : mais le premier se limite au livre, quand le deuxième offre un spectre plus large, mais avec un site français qui n’est plus actif depuis février 2017.

Faut-il donc se résigner, parce qu’elles sont en français, à ne donner qu’une dimension locale et restreinte à des publications ou des débats qui mériteraient une large audience ?  Doit-on se résoudre, comme je l’avais déjà regretté, à abandonner toute possibilité de disputatio en ligne ? Medium, le réseau le plus proche de mon attente, trouvera-t-il un successeur ou un repreneur en France ? Vais-je me repentir d’aimer la raison autant ou plus que l’émotion, et surtout vais-je regretter d’être français ou d’écrire dans cette langue ?

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