Doit-on choisir entre le brio et l’empathie ?

Posée telle que la pose, la question paraît d’emblée résolue : il faut choisir brio et empathie. Oui, certes, mais chacun n’est pas toujours capable des deux, si déjà il les possède. Et là, s’il faut faire un choix, le mien est fait, c’est l’empathie. Cette empathie dont notre président de la République semble cruellement manquer, pour autant qu’on puisse en juger de l’extérieur par ses paroles ou ses actions, particulièrement dans l’affaire qui marque la vie publique actuellement en France, celle des gilets jaunes. Deux indices l’ont déjà montré, parmi beaucoup d’autres :

  • En premier lieu, les « petites phrases », et il y en a déjà beaucoup trop, du genre « si vous voulez du travail, vous n’avez qu’à traverser la rue ». Même si c’était vrai, où est l’empathie là-dedans ? Ce genre de phrases, dont était déjà tristement familier le président Sarkozy, est d’une effroyable stupidité qui détruit toute communication. Mettons-les sur le compte de l’énervement ou de la fatigue…
  • Mais un autre indice me semble important, celui de la mise à l’écart des « ministres populaires » : je ne dis pas des ministres efficaces ou je ne sais quoi, ni non plus de ceux dont je serais fan, mais populaires. Quand M. Collomb, ou M. Hulot quittent le gouvernement, où ils n’avaient peut-être rien à faire, la vision qui reste du gouvernement pour « les gens de la rue » et les « sans dents », est celle d’un rassemblement de technocrates, unis par une adulation commune, ressentie ou jouée, à l’égard du président et d’une lointaine Europe (à laquelle je suis d’ailleurs très favorable en principe). L’empathie a ici d’autant plus disparu qu’il s’agit bien d’une volonté, non d’une fatigue passagère.

Jupiter et l'empathie

Alors, bien sûr, il y a le brio, qui devrait faire passer ou dépasser beaucoup de choses. Emmanuel Macron est un homme jeune, bosseur, brillant, passé par la fameuse ENA, excellent orateur -ce qui nous change de son prédécesseur-, et président de la République française : même élu par défaut et/ou mal élu, il est légitime à mes yeux qu’il aille au bout de son mandat. J’ajoute qu’il est certainement très désireux du bien commun des Français. Pour lui, ce bien passe avant tout par la bonne santé des entreprises, dont on accable trop facilement ou trop souvent les dirigeants : lui ne le fera pas, au contraire, probablement parce qu’il en est ou en fut et qu’il leur doit pour une part son élection. Ce sont donc ces entreprises qu’il cherche à favoriser, avec l’accord et le soutien des « autorités » de Bruxelles…

Oui, bien sûr, mais le « bien du peuple » peut-il se faire sans lui, et loin de lui, depuis Bruxelles ou le G20, par des orientations et des décisions auxquelles ce peuple n’a en rien participé ? Si, comme on le dit aussi trop souvent, « les français sont des veaux », « s’ils sont irréformables », n’est-ce pas parce que leur volonté de participer à la vie publique ne trouve pas d’échos, que ceux qui sont censés les représenter ne font que transmettre les ordres reçus d’en haut ? Les médiations traditionnelles ne jouent pas ou plus leur rôle. Or, on ne fait jamais le bien de quelqu’un, a fortiori du peuple, malgré lui, d’en haut ou de loin.

L’empathie est à nouveau ici douloureusement absente. Bien plus, les qualités d’Emmanuel Macron, comme de tant d’autres de sa « caste », se retournent contre lui : elles évoquent omniscience, distance, aisance financière, sans parler de sa jeunesse, toutes choses qui le situent au-dessus et loin du « peuple ». En écrivant cela, je pense à l’exemple inverse que donnent certains membres de la noblesse, la vraie plutôt que l’usurpée. Ces nobles ont un réel talent d’adaptation et de conversation avec tous ceux qui les entourent, qui se sentent accueillis et compris, alors que d’autres parmi ces nobles n’y parviennent pas, et n’y parviendront peut-être jamais : par incapacité, par suffisance, par grossièreté, par manque d’affinités, et je serait tenté de dire « de charité », que sais-je. J’ai le sentiment que toute une partie de notre « élite » administrative ou économique se trouve hélas ! du côté de ces derniers.

Alors, au fait, les gilets jaunes ? Personne ne les avait vu venir, ils ne forment pas un groupe homogène, ils sont de plus infiltrés par des gens qui n’ont d’autre projet que de casser, du matériel ou du « flic », tout cela est vrai et plus que dommageable, inacceptable bien sûr. Et nul ne sait ce qui va advenir dans les jours qui viennent, ce qui nourrit des craintes bien légitimes. Mais là, plus que jamais, il faudrait de l’empathie, et savoir la manifester. Il est sûr que ce n’est pas facile, mais quand un président rentre d’Argentine et qu’il ne trouve pas le moyen d’adresser au moins quelques mots « au peuple » tourmenté et ébranlé, quand il envoie au casse-pipe son premier ministre, désavouant ses décisions quelques heures après qu’elles aient été annoncées, où est-elle l’empathie ? Comment les gilets jaunes, de leur propre chef ou par une manipulation annoncée, ne vont-ils pas se sentir de plus en plus incompris, voire trahis ?

Et un petit mot final à l’intention de ceux qui pourraient penser que je ne fais dans ce billet que de la politique, et que ce n’est pas mon domaine. J’ai écrit sur le sujet de la conversion à la décroissance, qui me semble le problème derrière les manifestations actuelles, par-delà la question symptomatique de l’opportunité ou non d’une taxe : je ne vais donc pas m’y remettre. Par ailleurs, l’empathie n’est-elle pas une manifestation de ce que les chrétiens appellent « la charité » ?

5 commentaires


  1. Cher Hervé
    Tu conduis ton analyse des évènements actuels à partir de deux termes: le brio et l’empathie.
    Chacun de ceux-ci m’inspire les commentaires complémentaires suivants.
    Les gens « brillants » peuvent avoir un handicap sérieux dans leurs relations: conscients de leur forme d’intelligence et de sa puissance, ils ne comprennent pas -ou difficilement- que leurs propositions soient discutées ou discutables. J’ai, évidemment, « raison » se disent-ils; donc, après avoir un peu expliqué, je dois être suivi. En fait ils sont emprisonnés dans leur « je » qui, pour eux, est inaccessible à celles et ceux que, courtoisement, ils feignent d’écouter.
    Quand le Président de la République est venu rendre visite à ATD Quart Monde, une femme très pauvre, à qui nous demandions ce qu’elle voudrait lui dire, a répondu: « je voudrais qu’il comprenne que nous sommes intelligents ». C’était bien avant les gilets jaunes. C’est bien autre chose que les justes revendications matérielles des gilets jaunes. Pour moi cela situe les attentes profondes des plus en difficultés et éclaire, également, de façon complémentaire tes réflexions sur l’empathie.
    Bien évidemment, qui que nous soyons, nous souhaitons le respect, voire la bienveillance dans nos relations pour que celles-ci soient à la source d’un vrai dialogue. Mais serons-nous vraiment dans l’empathie les uns à l’égard des autres si nous ne prenons pas conscience de l’intelligence, de l’expérience, des ambitions et des propositions de ceux qui sont les plus en souffrance? Aurons-nous l’empathie bien élevée et condescendante ou chercherons-nous vraiment à nous former aux « savoirs de vie » des plus pauvres? Que ferons-nous de ces « savoirs » si nous avons la chance d’y accéder? Un nouvel enrichissement personnel des connaissances dont nos histoires personnelles nous ont déjà comblé ou un nouvel acquis à développer ensemble pour des politiques, des projets, des pratiques, respectueux de l’égale dignité de chacun enfin reconnu créature à l’image de Dieu?
    Nous ne savons pas les temps qui viennent: qu’avec l’Esprit Saint, ils soient les temps de l’intelligence partagée entre tous pour que, en particulier, ils nous libèrent de notre brio et d’une empathie même généreuse, qui nous enferment dans l’assistance et la dépendance.

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    1. Cher Didier, merci pour cet excellent commentaire que j’approuve totalement. Juste une remarque : j’ai établi un lien entre « empathie » et « charité », qui est à mes yeux bien autre chose que ce que l’on y met habituellement. Nulle condescendance, encore moins un hautain mépris, mais bien une attention bienveillante dans l’écoute de l’autre, en se mettant « son niveau » comme peut et doit le faire par exemple un visiteur à l’hôpital. Dès lors, l’empathie se situe dans la même ligne. Elle procède de l’écoute et doit se traduire dans une transformation personnelle et collective.

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      1. Bien évidemment mon cher Hervé mon commentaire, à partir de tes mots, ne visait pas le sens que tu leur donnais mais le risque que nous courons tous de leur mauvais usage (surtout le terme « empathie »).
        Notre actualité politique et sociale doit « confronter », par la réflexion et le dialogue, des expériences très diverses. Sur de tels sujets, qui est vraiment le « visiteur » et qui est « l’hôpital »? Comment être tous l’un et l’autre? Se « mettre à niveau », n’est-ce pas chercher ensemble ce « niveau » qui éviterait que, souvent, la main « qui donne » se pense (risque du « brio »… et pas du « bio », joke de transition écologique!) au dessus de la main « qui reçoit »? Là nous serons dans cette transformation personnelle et collective que tu évoques.

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        1. Merci pour vos débats, à la hauteur.

          Thomas Mann a écrit un livre « la noblesse de l’âme».

          Je suppose que c’est de cette noblesse-là dont tu parles, Hervé, qui fait que l’autre est supposé aussi « intelligent » que soi.

          Cela me rappelle une femme appauvrie par une séparation, vivant dans des conditions rudes, dont la fille de 8 ans savait mieux que nos enfants où la canette de coca et le sandwich coûtaient le moins cher.
          « L’art de la débrouille pour vivre » est une forme d’intelligence trop méprisée.

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          1. Oui, c’est bien de cette noblesse-là dont je parle, qui n’est pas bien sûr réservée aux « vrais nobles », mais que l’on trouve souvent chez eux lorsqu’ils sont précisément des « vrais nobles »…. Ils savent eux qu’être bien né ou avoir fait de très bonnes études, entre autres choses, ne justifie en aucun cas une distance hautaine !

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