Un désaveu général

Sied-il à un religieux de s’exprimer publiquement dans le domaine politique ? Le lui refuser serait lui refuser sa qualité de citoyen. Et il ne s’agit ici que d’un blog personnel qui n’engage donc strictement que moi. En revanche, on attend aussi sans doute de lui prudence et modération : je vais donc m’y essayer, surtout qu’il s’agit là de qualités que l’on veut bien en général reconnaître à mon blog.

Désaveu de participation ?

De mon petit point de vue, les élections européennes d’hier soir marquent d’abord et surtout un désaveu. Le premier signe en est la participation : je sais que beaucoup de commentateurs se réjouissent de l’augmentation de cette participation, du fait qu’elle ait dépassé 50 %. Je ne peux me satisfaire de cela : dans un pays où le vote est libre, où il est encore un moyen de s’exprimer, sans être naïf et attendre une participation de 99 %, j’ai de la peine à me dire que près de la moitié de mes concitoyens ne se sentent pas concernés ou sont désabusés…

Il est vrai qu’il y a de quoi ! C’est le deuxième désaveu : on peut être pour la grande idée européenne, comme c’est mon cas, et se désoler de constater la manière extrêmement technocratique dont elle est mise en œuvre. Aujourd’hui, et je le regrette, quand je pense Europe, je pense comme le général de Gaulle à propos de l’ONU « le machin ». Petite touche personnelle, je crois que l’institution européenne pâtit aujourd’hui du déclin spirituel qui l’assaille en son sein et dans son entourage, en particulier de la part de nos politiques. Les États-Unis se sont fondés sur des principes spirituels autant que politiques, étroitement mêlés, l’Europe a commencé de se constituer de la même manière au lendemain de la 2e guerre mondiale, avec des objectifs humanitaires marqués, je doute qu’on la fasse vivre ou même la reconstruise sur d’autres bases.

J’ai mis en cause les politiques parce qu’ils me navrent, à peu près tous. Troisième désaveu. Un de mes amis écrit ce matin dans un courrier des lecteurs : « Nos politiques sont merveilleux. Ils parlent tous ensemble les soirs d’élection, détournent l’objet des votes, et croient tous avoir raison. Pas d’écoute, pas de respect, une capacité de dialogue extrêmement faible, il y a du boulot … si on veut avancer ». Oui, désaveu encore que je perçois au niveau des quatre formations arrivées en tête qui, il faut le redire, ne rassemblent qu’un peu plus de 50% des Français, toutes options confondues :

1 . En vérité, le Rassemblement national ne fait pas mieux que se maintenir comme force d’opposition, voire de négation.

2. La République en marche peine à faire un pas, et ne fait elle aussi que se maintenir, sans avoir su capter de nouveaux électeurs sur de nouvelles idées. D’ailleurs, son leader à court d’idées affirmait paraît-il ce matin : « il faut garder le cap ! » Quel cap ?

3. Les Républicains, dont le jeune leader a toute ma sympathie à l’inverse des crocodiles d’un autre temps qui manigancent derrière lui, ne parviennent pas à se faire entendre : il me semble qu’il leur aura manqué en particulier un accent fort sur la dimension écologique. Si « tout se tient », comme l’affirme le pape François dans Laudato Si, alors il faut sérier les problèmes et mettre en haut de programme la dimension écologique. Au prix d’une véritable révolution.

4. C’est bien sûr ce que prétendent faire les écologistes de EELV : leur simple nom, et leur orientation présumée, leur vaut un incontestable succès. Tant mieux à plusieurs égards. Mais pour ma part, je ne trouve malheureusement pas chez eux la dimension humaine, et disons-le spirituelle parce que justement « tout se tient », qui me semble la force de Laudato Si.

Désaveu et sur tous les plans : je ne vois pas comment lire le résultat électoral d’hier autrement. Je n’en suis pas désespéré pour autant. Je ne cesse de dire et d’écrire que nous vivons, à l’échelle du monde, un grand mouvement tectonique, qui se passe en-dessous de nous où que nous soyons. Tout tremble ! Il est dès lors difficile d’avoir une vision à moyen terme et même à court terme. Il y faut des qualités prophétiques et une autorité, au sens que l’on trouve dans le Nouveau Testament pour parler de la parole de Jésus : « ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes » (Mc 1,22 entre autres). Ce que la génération actuelle de nos politiques, et de bien d’autres qu’eux, n’ont pas. L’art de la communication, la nouveauté technologique ne les remplacent pas…

Je peux me tromper faute d’avoir moi-même la pénétration spirituelle suffisante ! Mais j’ai le sentiment que ces prophètes ne sont pas là visiblement aujourd’hui, et chacun d’entre nous en est réduit à faire sa petite cuisine au jour le jour : sans doute est-ce, en ces temps qui sont les nôtres, la seule manière d’agir intelligemment, à l’exemple du colibri de Pierre Rabhi. Je me suis d’ailleurs déjà exprimé sur ce sujet de la dimension spirituelle de l’écologie.

Mais je garde l’espérance, et donc la conviction, que l’Esprit, que nous allons fêter prochainement à la Pentecôte, fait déjà son œuvre et fera surgir ces figures prophétiques en temps utile.

3 commentaires


  1. Cher Hervé
    Beaucoup d’arguments justes, de mon point de vue également, dans ton analyse.
    J’y ajouterais également l’incroyable « jeu médiatique » dont nous sommes les otages et qui risquent, à défaut de vigilance, de fragiliser notre discernement. Des exemples (il y’en aurait des pages):
    Comment se fait-il que dès 18h toutes les chaines « en continu »(de quoi??) nous aient balancé une participation… fausse (2 à 4 points quand même!) à 20h?
    Comment se fait-il qu’on laisse se développer une soirée électorale sur un écart entre RN et LREM de 2 points voir plus, qui se terminera à 0,9?
    Comment se fait-il que les tous derniers sondages attribuaient à LR le pourcentage de voix qu’obtiendra finalement EELV et réciproquement?
    Comment supporte-t-on l’arrogance des deux « institutrices » qui dirigeaient le dernier débat électoral sur BFM? Qui osent penser que leur analyse nous importe plus ou autant que celles des candidats; candidats qui sont là pour répondre à LEURS questions:  » vous ne répondez pas à ma question » . Et alors heureusement …  » Ah ben non, je vous coupe! »
    Comment se fait-il que personne ne dise un mot des voix obtenus par la liste « gilet jaune »… LE PEUPLE! et l’ahurissant nombre d’heures d’antennes données à ce « mouvement » (si largement soutenu selon nos sondeurs) depuis 28 samedis?
    Comme toi Hervé, je crois au besoin, notamment en politique, de prophètes… Mais comment se feront-ils reconnaitre, respecter? Comment pourrons nous les entendre dans un système de « résonance », bâillonné par des  » médiacraties » qui osent, par exemple, intituler (certains journalistes) leurs émissions « on refait le monde »… échanges d’opinions pour VOUS AIDER (pauvres petits auditeurs, en recherche d’une assistance intellectuelle) A FAIRE LA VÔTRE!!!! ??? Affectueusement. Didier

    Répondre

  2. Hervé,

    Si je te rejoins sur quelques-unes de tes analyses, permets-moi de m’exprimer sur ton billet.

    1) La participation: comment ne pas être d’accord pour regretter les taux de participation observés? Mais alors que ces taux étaient en baisse depuis plusieurs scrutins européens, voici qu’ils ont grimpé et que d’après les « spécialistes », les jeunes ont très nettement plus participé cette fois-ci. Pourquoi ne pas souligner ce point positif? Les poncifs encouragent-ils les abstentionnistes et surtout les jeunes qui s’abstiennent trop souvent à participer?

    2) Désaveu de la politique européenne et des politiques « qui te navrent ».
    N’a-t-on pas les hommes/femmes politiques que nous élisons?
    Il me semble  facile de tirer sur les représentants élus. On peut le regretter, mais la réalité est que les électeurs ne votent pas pour les (vrais) candidats « normaux » mais pour les hommes/femmes politiques qui ont les travers que tu dénonces. L’exemple de F-X Bellamy, dont la sincérité était aussi rafraîchissante qu’inhabituelle car pas du tout teintée par tout le côté « professionnel » de la politique ne le démointre-t-il pas? Idem Nathalie Loiseau. Idem Glucksmann. Et Francis Lalanne  (et les candidats des 30 listes et quelques)?
    Nous n’avons jamais eu autant de« nouvelles têtes » mais aucune n’a été reconnue dans les urnes. Les « observateurs » ont souligné leur « manque d’expérience ». Le seul nouveau qui a réussi (Bardella), en dépit de son jeune âge, a montré qu’il maîtrisait parfaitement les codes des politiciens. Et ça plait (il recueille des voix).
    Conclusion: pourquoi taper sur les hommes/femmes politiques et non pas sur les électeurs? Ce sont eux qui in fine déterminent les hommes/femmes politiques qui sont élus. C’est sûr, ça n’est pas très consensuel. Je ne connais personne qui ne critique pas les hommes  – moins souvent les femmes – politiques. Incidemment, je ne connais non plus personne qui désire s’engager en politique. Surprenant, non …? Y aurait-il un lien de causalité?

    3) Les journalistes, aussi mis en cause. Pourquoi ceux qui ne les aiment pas et critiquent les interviewers des plateaux TV ne zapperaient-ils pas et ne s’orienteraient pas vers les journaux et organes de presse qui correspondent à leur style voire leurs idées? Personne n’est obligé de regarder une émission débat dont on sait très bien qu’elle ne sert qu’à une chose: mettre les candidats en difficulté pour voir qui « sort vainqueur », favoriser une « petite phrase » et faire un show? Les débats ne sont donc qu’un spectacle. Qui irait assister à un concert d’un style de musique ou d’un artiste qu’il/elle n’aime pas? L’offre de médias est quasi illimitée! Si ceux qui critiquent les débats s’abstenaient de les regarder, leurs audiences pousseraient les chaînes à changer leur formule (ou à arrêter). En regardant on cautionne. Si ces débats continuent, c’est qu’une majorité les préfèrent comme ça.  Les alternatives existent: lire les programmes, écouter des podcasts des interviews radio avec moins d’invectives, consulter les sites web des candidats…

    4) L’institution européenne manque de fondement spirituel.
    Ces lignes m’ont choqué: « je crois que l’institution européenne pâtit aujourd’hui du déclin spirituel qui l’assaille en son sein et dans son entourage, en particulier de la part de nos politique ».

    Pourquoi  l’institution européenne devrait-elle « résister » au déclin spirituel de la société c’est à dire de la collectivité des INDIVIDUS qui la composent?
    L’Eglise n’est un corps que si elle a des membres! De la même manière, les politiques ne peuvent prendre en compte une spiritualité que si celle-ci est vécue par les citoyens! Je suis surpris lorsque je constate que les chrétiens et particulièrement les catholiques n’ont pas totalement intégré la dimension laïque de nos institutions. Je m’explique: sans l’admettre – et peut-être sans s’en rendre compte – ils s’expriment comme si ils regrettaient que leur spiritualité (que je partage) n’imprègne pas les institutions politiques alors que les individus citoyens, en très grande majorité, la rejettent ou au mieux s’en détournent!
    Le chantier n’est pas politique, il est missionnaire! Nous n’aurons des valeurs spirituelles dans nos institutions que si les citoyens, en majorité, tiennent ces valeurs comme essentielles (et encore plus si ils les vivent). Comment les églises chrétiennes, dans le tsunami que nous vivons, pourraient espérer que leur spiritualité soit prise en compte à un niveau politique européen alors que l’actualité (déformante) montre la difficulté de le vivre en leur sein, et qu’elles peinent à la transmettre aux jeunes générations y compris à ses enfants élevés dans la Foi et dans la communauté ecclésiale?
    Il me semble essentiel de combattre ce réflexe hérité du temps où la religion était d’état. Gardons le champs du spirituel là où il devrait se cantonner en premier: chez les gens. Jésus nous appelle à la conversion personnelle, pas à l’établissement d’une spiritualité institutionnelle. Quand le message du Christ aura touché le plus grand nombre, quand les corps et les cœurs auront reconnu le Christ comme Seigneur et Sauveur, je ne doute pas que les institutions politiques représentant le peuple feront montre d’une spiritualité plus grande.

    5) L’attente d’un prophète.
    Pourquoi attendre un prophète puisque Dieu est venu à nous en envoyant Son Fils qui a pris chair, s’est donné pour nous et est ressuscité? Nous n’attendons pas de prophète mais le retour du Christ sans nous préoccuper, « ni du lieu ni ne l’heure ». Si nous avons besoin d’un prophète, c’est pour nous aider à comprendre les écritures, pas pour nous dire ce qui va advenir de nos sociétés et de notre planète. Les scientifiques et les futurologues sont là pour ça. Ils devraient être écoutés (en tous cas pour les scientifiques). Je suis d’accord sur la sévérité des changements qui s’opèrent actuellement. Mais je pense qu’il est vain et même plus, que c’est la malin qui nous pousse à vouloir savoir ce qui va arriver à notre société et notre monde. Comme tu le dis, c’est à chacun de faire sa conversion, selon l’exemple de Pierre Rabbi et de changer sa manière de penser et d’agir (et dépenser son argent). La parabole de l’homme riche qui demande à envoyer Lazare prévenir ses frères nous indique bien qu’ « ils ne se laisseront pas persuader » (Luc 16:27). Nous avons les écritures pour nous enseigner sur le plan eschatologique. Pour nos changements quotidiens (y compris mais pas uniquement pour le respect de l’environnement), l’écoute de la Parole, des enseignements de l’Eglise et des communications scientifiques raisonnables devraient suffire.

    En conclusion :

    1)  nous (et je m’inclus) devons utiliser notre temps de parole en ayant comme priorité la recherche de la construction du bien commun

    2) posons-nous la question: « est-ce que mon propos ou mon action est susceptible d’encourager les jeunes adultes à s’impliquer? » (ou au contraire risque-t-elle de les rebuter).

    3) Retenons-nous de taper sur les hommes/femmes politiques. Sans eux, pas de démocratie.  A force de taper dessus, seuls les plus enclins à se lancer pour leurs seuls intérêts personnels ou ceux de leur clan feront de la politique. Engageons-nous si on ne trouve vraiment personne pour qui voter.

    4) Voter « pour » et pas « contre », en acceptant qu’aucun parti ni homme/femme politique ne représentera jamais l’ensemble de nos valeurs et de nos opinions. Évitons la facilité (c’est bien plus facile de dire pourquoi on est contre que pourquoi on est pour) du rejet ou de la désignation de la médiocrité des hommes politiques et de la presse en bloc comme boucs émissaires (ce qui n’empêche pas de s’exprimer notre opinion sur des situations spécifiques, bien sûr).

    5) La politique, c’est « l’art du possible » comme l’a dit Gambetta. La démocratie nous impose de faire avec la population telle qu’elle est. La difficulté de la politique est quotidienne: celle de mettre en oeuvre les changements que tous s’accordent à juger nécessaires jusqu’au moment où ils nous touchent personnellement. Voter, c’est arbitrer entre ce que l’on croit souhaitable (ou nécessaire) et ce que l’on croit possible. C’est souvent difficile et d’autant plus lorsqu’on s’intéresse au cours d’un monde qui devient de plus en plus complexe car les réponses apportées par les politiques nous semblent alors simplistes. Demandons aux penseurs de ne pas transformer cette difficulté et leurs craintes fondées en négativisme qui finit par mettre en danger la démocratie en l’érodant de sa légitimité par la disqualification de ses acteurs.

    Répondre

    1. Vincent, merci pour ce commentaire, qui invite à plus de « positivisme », et dont nous pourrons reparler de vive voix.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.