La vie m’avait fait cette promesse de revenir un jour…

[ J’ai souvent parlé sur mon site du remarquable livre de Ioulia Condroyer, A vif, Journal d’une maman pas comme les autres (Paris, Cerf, 2018) : Ioulia, dotée d’une écriture magnifique, trouve les mots et les formes les plus justes pour évoquer son long chemin de reconstruction, après la mort in utero, quelques heures avant la naissance, de son fils Simon. Celui-ci « est né le jour de sa mort » le 18 août 2016.
Malgré sa thématique, qu’on ne s’y trompe pas : ce livre est un livre de vie ! Et le titre de mon billet reprend une phrase écrite par Ioulia.

Si je fais écho, comme prêtre et chrétien, à ce livre qui m’a tant marqué, je souhaite que les choses soient claires : Ioulia est née d’une famille juive, et même si elle « ne pratique pas », son propos et son écriture s’en ressentent à plusieurs moments. Cela constitue l’une des richesses de son livre, avec lequel je suis heureux d’entrer en dialogue.

Entre parenthèses, on trouvera les renvois aux titres des chapitres du livre.]

CE QUE JE PERÇOIS DU LIVRE DE IOULIA

À première lecture, il s’agit bien d’un long chemin de résilience, avec ses lentes remontées, ses rechutes, ses espoirs, ses déceptions. Mais, en termes chrétiens, je dirais que je le perçois comme l’écho d’un long et difficile passage de la mort à la vie.

L’histoire commence avec du blanc, la naissance tant attendue et à venir, mais elle bascule très vite dans le noir le plus noir, l’envol de Simon. Au fil des pages, on vire au gris foncé, puis au gris clair pour finir sur le blanc cassé. Et sans doute à nouveau le blanc tout court avec la naissance d’un petit Joseph, mais cela se trouve hors livre.

« De l’extérieur, on ne peut pas comprendre la douleur, mais il faut juste savoir qu’elle est réellement là. C’est une douleur atroce. Elle vous bouffe. Elle vous ronge jusqu’à l’os. Elle vous étouffe. Elle vous broie. Elle vous ampute à vif d’une partie de vous-même, dont vous ressentez le manque jusque dans votre moindre souffle. Elle vous tue. Cette douleur, c’est la douleur du deuil » (Quand les anges voyagent, il fait toujours beau).

Puis viennent les montagnes russes, avec un très fort sentiment de culpabilité qui conduit Ioulia à se demander si elle a été, si elle aurait même pu être une bonne mère :

« Je voulais être la meilleure maman possible (…) Je connaissais trop cette douleur de ne pas se sentir une femme complète » (Comme un poisson dans l’eau).

Mais comme je reviens plus loin sur cette culpabilité, j’aborde maintenant cette couleur blanc cassé dont je parlais :

« Avec mon mari, nous avons traversé des déserts de solitude, des océans de larmes. Nous avons apprivoisé le vide. Cet extrême-là reste immergé. Seuls les aventuriers comme nous connaissent les prouesses de nos exploits et la démesure des sommets que nous franchissons chaque jour (…) Notre trophée, c’est notre courage. Notre victoire, c’est d’avoir, malgré tout, choisi la Vie » (Nouveau chapitre).

Et c’est bien cela qui, de mon point de vue, a conduit Ioulia non seulement à commencer son livre, mais aussi à le mener à bonne fin : la vie, nichée au cœur même de la mort, et qui les a sans cesse poussés, elle et son mari, à garder les yeux levés vers un au-delà de cette mort. Je le lis ici :

« Tomber encore et se faire mal, mais se relever quand même. Faire grandir cette force intérieure jour après jour. Se relever. Comprendre que cette force est précieuse et qu’elle vit nichée dans ton cœur » (La métamorphose).

Je note, en chrétien certes et il s’agit donc d’une lecture très personnelle, que le terme employé par Ioulia, métamorphose, est proche de celui de Transfiguration, que j’ai évoqué plus haut, et qui représente un mystère essentiel de la vie de Jésus au milieu de ses disciples. D’ailleurs, quand il se présente aux disciples d’Emmaüs après sa résurrection, Jésus « se manifeste sous d’autres traits » (Mc 16,12 ; en grec, morphê) : sans réduire sa résurrection à cela, on peut dire que Jésus a connu lui aussi une sorte de métamorphose…

DE LA CULPABILITÉ À L’ESPÉRANCE

J’ai évoqué la culpabilité. Ioulia y revient à plusieurs reprises, elle l’a vécue de manière extrêmement forte et douloureuse et elle ne s’en cache pas :

« Dans ma quête de culpabilité, je me suis posé des questions terribles qui m’ont littéralement tuée. Je n’étais plus un simple tortionnaire. J’étais devenue mon propre bourreau » (Coupable d’amour).

Je n’insiste pas sur ce point douloureux. Bien sûr, comme prêtre et formateur, j’ai rencontré dans ma vie beaucoup de personnes venues me confier leur « culpabilité », même si ce fut en des termes moins forts que ceux de Ioulia. Il s’agit d’un sentiment spontané, bien connu, largement partagé, mais qui m’a toujours interrogé : je n’en trouve pas de pareil dans la Bible, à part peut-être le suicide de Judas après avoir trahi Jésus !

Si bien qu’à ceux qui m’en parlent, je dis souvent que la culpabilité est un sentiment très humain, dans un premier temps inévitable, mais qui nous tourne vers le passé et nous y enferme, nous empêchant de voir la vie et l’avenir qui se trouvent devant nous. Autrement dit, un obstacle à la miséricorde de Dieu beaucoup plus qu’un effet de son jugement.

Certes, dans la Bible, la faute existe, la conscience de la faute aussi, par exemple chez Adam et Ève qui se cachent de Dieu (Gn 3,8-10), ou dans le remord qui se manifeste à plusieurs reprises chez le roi David, après qu’il ait couché avec Bethsabée et fait tuer son mari Ourie le Hittite, en 2 S 12,15-19, ou encore après un recensement que David n’aurait pas dû faire, en 2 S 24 : mais je ne retrouve pas cette culpabilité destructrice !

Faut-il préciser que, dans la douloureuse expérience vécue par Ioulia et son mari, il n’y a aucune faute ? Ioulia s’est donc rendu compte de l’enfermement créé par ce morbide sentiment de culpabilité, et elle en fait un très émouvant aveu :

« Aujourd’hui, je veux enfin défaire mes liens pour m’échapper de ce pilori auquel je me suis clouée toute seule depuis des mois. Je ne suis pas coupable. Je n’ai rien fait. Ce n’est pas moi qui l’ai tué. C’est le cancer. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre (…) Si on devait m’accuser, je serais seulement responsable de l’amour que j’ai porté à mon bébé à chaque seconde de sa vie. Et pour cela, je serais éternellement coupable. Coupable d’amour » (Coupable d’amour).

De fait, une fois le sentiment de culpabilité dépassé, la place est libre pour l’espérance qui, dans la tradition chrétienne, est beaucoup plus que l’espoir : elle est fondée sur la foi, et se manifeste même en l’absence d’éléments « concrets » pour la justifier. Saint Paul a une manière très forte de dire cela, en évoquant la figure d’Abraham au moment où celui-ci est avec Sarah, malgré l’âge très avancé de l’un et de l’autre, en attente d’un enfant : « espérant contre toute espérance, il crut et devint ainsi le père d’une multitude de peuples » (Rm 4,18 et tout le chapitre 4).

Il me semble retrouver, dans plusieurs passages tout à fait poignants et d’une très grande « beauté », les marques d’une telle espérance, fondée sur un amour plus fort que la mort, autrement dit sur la vie. Par exemple ici :

« Je me dis que je suis en vie, que le cancer s’est enfui pour de bon, que Simon repose en paix. Et je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour, j’ouvrirai aussi la porte de droite » (Les coffres-forts) [NdR : Où habite Ioulia, le cimetière et la crèche sont côte à côte. La porte de droite est celle de la crèche].

Ou encore :

« J’ai écrit à Simon. Je lui ai raconté son histoire et tout l’amour que j’ai pour lui. Je lui ai dit de ne pas avoir peur du noir et de ne pas m’en vouloir parce que je n’avais pas réussi à le protéger. Je lui ai raconté une jolie histoire pour qu’il s’endorme paisiblement. Je l’ai rassuré sur le fait qu’un jour, on serait de nouveau ensemble. Mais pas tout de suite » (Nouveau chapitre).

Ou encore, en évoquant la terrible épreuve de tenir le bébé mort dans ses bras :

« Plutôt que de me demander pourquoi notre rencontre n’a duré que ces brefs instants, je saisissais qu’elle avait été intemporelle. Plutôt que de regretter de ne pas avoir mieux profité de ce moment, je réalisais que cela avait été le moment le plus intense de toute ma vie. Plutôt que de ressentir le vide de son absence, j’ai compris tout ce qu’il avait apporté et continue de m’offrir (…) Je comprends que la douleur peut évoluer et qu’elle ne s’en ira jamais. Elle sera toujours là. Certaines nuits, elle sera aussi forte qu’au premier jour. Elle ne se transformera pas en amour, car l’amour est déjà là. Fort, inconditionnel, inébranlable. Par contre, la douleur s’apaisera un peu. Certains jours elle nous laissera quelque répit pour que l’amour et le souvenir nous inondent pleinement et nous fassent revivre ce que nous cachons au plus profond de nous-mêmes » (La métamorphose).

LA VIE, ENCORE ET TOUJOURS

La vie donc, une autre vie pour Simon, que la tradition biblique appelle vie éternelle. Mais qui, dans les premiers temps, trop longtemps souvent, ne semble rien d’autre pour des parents qu’une très douloureuse absence, disons le mot « un néant » : Ioulia en témoigne avec force. Une autre vie pourtant pour elle et son mari aussi : ils ont commencé une nouvelle route, loin de celles qu’ils ont empruntées jusqu’à la naissance et la mort de Simon.

D’après les confidences que je reçois, c’est une constante des personnes qui ont traversé de grandes épreuves : elles ne se retrouvent plus dans leur vie antérieure, elles ont perdu beaucoup d’amis pour en retrouver d’autres, elles veulent donner un autre sens à cette vie nouvelle qu’elles entrevoient et vers laquelle elles ont commencé à marcher, clopin-clopant, mais résolument. Il en va ainsi de Ioulia et Frédéric, avec Simon et Joseph (né peu avant la sortie du livre), leurs deux enfants.

Ioulia le redit plusieurs fois dans son livre :

« À défaut de pouvoir passer à autre chose, je passe à une autre vie » (Dans le noir).
« La nouvelle vie qui était en train de s’imposer à moi » (Nouveau chapitre).

Avant de parvenir à ce qui est la finale de son livre, et qui débouche sur ce thème de la vie :

« Aujourd’hui mon nouveau défi est de continuer à écrire ma propre histoire, notre histoire avec Frédéric, et à écrire tout court. J’ai encore beaucoup de choses à raconter et à vivre ».

Un très très beau livre, et un très très grand merci à Ioulia, Frédéric, Simon et Joseph.

P. S. Juin 2019. Ioulia et Frédéric sont maintenant engagés dans un projet merveilleux, celui de monter une boulangerie près du lieu où ils habitent. En outre, Ioulia a commencé l’écriture d’un nouveau livre, un roman. Et l’amour pour Joseph et de Joseph, leur soleil, les comble l’un et l’autre sur leur route nouvelle. Et tout cela me rend formidablement heureux !

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