Le mirage technologique ne cesse de fasciner

Il y a plus de soixante ans maintenant, le sociologue français Jacques Ellul se faisait connaître aux Etats-Unis pour ses travaux critiques sur la technique, par exemple dans « La technique ou l’enjeu du siècle » : il y voyait un mirage fascinant.

Dans un autre ouvrage, peu connu mais auquel j’ai fait souvent référence sur ce blog, La Parole humiliée, il s’en expliquait : la technique repose fondamentalement sur le recours à l’image, et donc sur l’utilisation de l’espace ; ce faisant, le bibliste s’insurgeait, en bon protestant qu’il était, contre le fait que la parole humaine et divine, qui se déploie dans le temps se trouvait négligée. Et, continuait Ellul, la vérité que seule est capable de faire surgir cette parole, apparaît faussement comme le fruit de l’image technicienne : le « je te crois sur parole » a laissé la place au « c’est vrai, d’ailleurs je l’ai vu » ! Quand voir expose en fait à toutes les trahisons, nous en sommes chaque jour largement témoins !

Le caractère prophétique de l’oeuvre d’Ellul m’a toujours semblé évident, comme il l’est pour les successeurs qui ont été formés par lui ou qui l’ont lu. Hélas, ils sont en fort petit nombre, et la technique continue de générer un mirage sans cesse renouvelé, et de fasciner loin de tout regard critique.

mirage informatiqueCette fascination n’a cessé de s’amplifier depuis les années 70, en particulier grâce aux possibilités de la miniaturisation : l’ordinateur central de l’école HEC où je me trouvais à l’époque remplissait une pièce, et il n’avait rien de particulièrement attirant. Il en va tout autrement depuis avec les petits bijoux que produisent les fabricants informatiques !

Dès lors, la technique a envahi le champ de la connaissance, au détriment notable de la lecture, de la réflexion, de la méditation. Aujourd’hui, elle n’est plus seulement l’auxiliaire de la production industrielle, mais aussi de l’information, de la révolution sanitaire et plus encore génétique, et de tant d’autres « progrès ». Elle offre, c’est vrai, des possibilités nouvelles et inouïes à la recherche, et par suite à l’amélioration de la vie humaine sur bien des plans.

Mais la fascination est toujours ambiguë, comme le rappelle d’emblée le fameux épisode de la tentation dans le livre de la Genèse : « La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement » (Gn 3,6). La fascination est trompeuse, joue sur l’apparence, suggère plus qu’elle n’offre vraiment, invite à aller plus loin au mépris des avertissements reçus, avant de décevoir et d’inciter au renouvellement. C’est le processus classique qui se déroule dans ce que les chrétiens appellent « le péché », et dont eux-mêmes ou d’autres perçoivent les conséquences, par exemple dans ce que l’on nomme aujourd’hui « obsolescence ».

Voilà exactement ce qui se produit chaque jour et dont nous sommes les témoins autour de nous, particulièrement dans les débats parlementaires en cours sur la loi bioéthique. Je note en passant que les promoteurs des évolutions « inéluctables » et qu’il faudrait accueillir au plus vite sont souvent des « techniciens », médecins, généticiens ou autres, rarement des philosophes. Ceux-là, sous des formes très différentes, et je pense par exemple à Marianne Durano avec son ouvrage « Mon corps ne vous appartient pas« , ou à François-Xavier Bellamy avec son livre « Demeure« , sont nettement plus réservés et invitent à une prudence qui n’a plus trop cours.

Il faut dire que la technique a pris une telle part dans nos vies quotidiennes, avec une telle rapidité, que l’on ne voit plus trop bien ce qui pourrait ou devrait l’arrêter : qui est capable aujourd’hui de se séparer de son smartphone, ou pour les plus jeunes (?) de sa console de jeux, plus de trois jours ? A la vérité, les produits de la technique ont ceci de redoutable qu’ils asservissent autant qu’ils rendent service !

Je ne crois pas dans ce domaine, pas plus par exemple que dans le domaine climatique où la technique joue là aussi un rôle, au moins indirect, que les grandes déclarations ou les coups de gueule puissent vraiment fonctionner comme des freins et changer le cours des choses : le mirage ne s’effacera pas de la sorte. Il faut travailler inlassablement à changer les mentalités, à commencer par les nôtres, par nos paroles sans doute, mais surtout par nos actes, fussent-ils apparemment très banals. A titre personnel et sans être un modèle, je laisse au maximum mon téléphone portable dans ma chambre, et l’un de mes frères dominicains a même choisi d’enregistrer le message suivant sur son portable : « vous êtes bien en communication avec le téléphone fixe du frère X… ».

C’est par des petits gestes, des ruptures au départ insignifiantes mais qui finalement lui ont coûté la vie, que Jésus a commencé de changer le monde, en mangeant à la table des pécheurs, en n’acceptant pas la rigidité de l’observance sabbatique, en mettant le pauvre au premier plan, en refusant la royauté que d’aucuns voulaient lui attribuer pour mieux le contrôler… Les disciples ne sont pas au-dessus du maître.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit la sagesse populaire. Peu importe, cher lecteur, de quelle sagesse tu te réclames dès lors que tu travailles de toutes tes forces pour le bien commun, au risque de ta vie, sans te laisser fasciner par le mirage de la technique.

Une réponse à “Le mirage technologique ne cesse de fasciner”

  1. Quelle vérité… Quelle éloquence pour défendre la cause de Dieu !
    Voici ce qui m’a manqué à la fin de mes études en histoire où je me suis rendu compte en perdant tout , jusqu’à devenir un esclave , ce que je suis encore socialement, que le mot grec « histo »(j’ai vu) est totalement inintéressant du point de vue du réel. Car « Heureux ceux qui croient sans voir » suffit à faire comprendre que la sincérité n:est pas la vérité et que l’Image n’est que mensonge. Il m’a fallu une vie entière et un enseignement religieux pour renoncer à d’abominables spéculations. Qui mènent à la mort. Et à la mort de l’âme. Déjà je me suis dit « que sais je ? » après 8 ans de combat perdu à la fac
    « eh bien l’histoire est providentielle. Dieu en est le Maître ». Ce que je croyais enfant. Le rebut, 20 ans de vaine psychothérapie et un suicide raté par miracle ont fait de moi un 1/2 libre. Puisse la fin de cet exil loin de mon Seigneur me laisser la chance inespérée du  » Bon Larron » si je la mérite.
    Merci de votre courage et de votre témoignage qui dit en qqs lignes ce que des montagnes de mensonge permettent juste de percevoir pour peu que l’on accepte la collaboration, puis la trahison et la mort au monde… Que triomphe la Vie ! Merci.

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