Faut-il condamner l’oeuvre au même titre que son créateur ?

L’attribution du César 2020 de la meilleure réalisation cinématographique à Roman Polanski déchaîne les passions sur les réseaux sociaux, après l’avoir fait le soir même de la remise du prix : pour cette raison que le cinéaste en question est ou serait porteur d’une ou plusieurs mises en cause pour abus sexuel(s) et que son oeuvre s’en trouverait délégitimée.

Je ne suis pas cinéaste, ni même cinéphile, je j’ai qu’une connaissance très limitée de l’ouvre de Polanski, tout comme de son histoire : je laisse donc à d’autres le soin de faire le discernement nécessaire, en espérant qu’ils arrivent à dépasser la doxa ambiante, qui me semble quand même très unilatérale et orientée. J’ai toujours pensé, dit ou écrit qu’il fallait donner la priorité aux propos des victimes, j’ai encore écrit à ce sujet récemment, mais je me méfie quand même des jugements médiatiques.

Quoi qu’il en soit, la « question Polanski » m’intéresse et me pose question sur un plan rarement abordé : la personnalité d’un auteur, d’un créateur, doit-elle déterminer la reconnaissance de son oeuvre ? La question n’est pas posée que pour Roman Polanski, elle vient de l’être pour Jean Vanier, elle le fut encore récemment pour Gabriel Matzneff comme pour Marcial Maciel, ou, en remontant plus loin dans le passé, pour Martin Heidegger ou pour Louis-Ferdinand Céline. Parmi des dizaines d’autres sans doute. 

Je me pose la question, je n’ai pas vraiment de réponse définitive. Il me semble quand même qu’il faut pouvoir débattre de la qualité d’une oeuvre pour elle-même, quoi qu’il en soit de la personnalité de son auteur ou de son créateur. Bien sûr, il existe un lien, mais il n’est ni nécessaire ni absolu, cela dépend de chaque cas.

A titre purement personnel, dans le domaine que je connais le mieux, je l’ai d’ailleurs aussi écrit sur ce blog, je ne suis pas sûr que la face sombre de Jean Vanier ait nécessairement déteint sur la création de l’Arche, alors que je pense, jusqu’à plus ample informé, l’inverse à propos de Marcial Maciel et des Légionnaires du Christ, ces derniers étant d’ailleurs toujours confrontés à des affaires de mœurs non gérées ou mal gérées. 

Ce qui m’amène à préciser un point là encore quelque peu négligé, à savoir la qualité du « traitement réparateur » : s’il n’est que de surface, alors l’oeuvre à toutes chances de continuer à être aussi condamnable que son créateur ou son auteur. C’est probablement le cas, pour le peu que j’en sache, des livres de Matzneff… A l’inverse, la grande force de l’Arche en ces temps troublés, et cela a été souligné, c’est d’avoir pris le « problème Vanier » à bras-le-corps, et d’en avoir confié l’examen à une entreprise extérieure. En essayant d’aller au fond des choses, ce qui explique que le dossier soit loin d’être clos.

Le problème que j’évoque à l’instant est justement celui qui touche l’Eglise catholique dans son ensemble et provoque des réactions hostiles : elle a trop souvent voulu sauver l’oeuvre, jugée utile et fructueuse, sans avoir suffisamment enquêté sur le créateur/auteur et son influence sur l’oeuvre ainsi créée. Si elle pense que cette influence n’a pas « pourri l’oeuvre à la racine », il est important, ne serait-ce que du fait du respect dû aux victimes, qu’elle ait bien pris le temps et les moyens de s’en assurer.

6 commentaires à propos de “Faut-il condamner l’oeuvre au même titre que son créateur ?”

  1. Merci, Hervé, pour ces réflexions fort intéressantes, qui élèvent le débat au-dessus de l’écume bouillonnante des passions. Mais je ne crois pas qu’on puisse mettre sur le même plan, ce que tu sembles faire, une oeuvre littéraire (celle de Céline est en effet un bon exemple) et une « oeuvre » comme celle du fondateur des Légionnaires du Christ.
    On sait, depuis le Contre Sainte-Beuve de Proust, et on enseigne justement en cours de littérature, que le moi créateur et le moi social ne se situent pas sur le même plan : Céline romancier est un grand artiste, Céline en tant qu’homme était un odieux antisémite, c’est entendu. Je ne peux pas faire la même distinction dans le cas de Maciel, être corrompu qui a abusé de sa position dominante, a blessé et meurtri, a perverti le message du Christ, et n’a rien créé.

    • Merci frère Hervé de cette analyse très intéressante sur le sujet du rapport «créateur-oeuvre», sinon rarement posé, mais oh combien brûlant, et magistralement transposé sous l’angle religieux « fondateur-communauté »
      Je ne suis pas sûr non plus que la face sombre de Vanier n’ait pas influencé, inconsciemment, certains de ses disciples, comme lui-même l’a été par son père spirituel
      Le traitement réparateur est certes bienvenu, mais pourquoi avoir attendu la mort de Vanier pour faire cette enquête extérieure : personne ne savait rien de son vivant, n’avait rien vu? Personne n’a jamais ressenti la souffrance vécue par les victimes ?
      Cela rejoint en effet ce que vit l’Eglise elle-même dans sa propre dimension, et dans son ensemble car tous, nous n’avons pas voulu voir ni croire, ni savoir.

      • Pour ce que l’on en sait aujourd’hui, il semble de fait que le côté sombre de Jean Vanier n’ait été, antérieurement à sa mort, connu que par la plainte d’une seule victime, pour laquelle il se serait « excusé ». Du coup, l’enquête n’est pas allée plus loin.
        Par ailleurs, dans ce domaine de l’emprise, il faut toujours beaucoup de temps aux victimes pour se manifester, et, s’il n’y en a qu’une, aucun recoupement ne pouvant être fait, la prudence reste de mise.
        Ce qui est terrible, et sans doute peccamineux, c’est le « cloisonnement » qui a existé après la condamnation de Thomas Philippe, et qui a permis à ce dernier de continuer à exercer ses méfaits. Voilà pourquoi le provincial des Dominicains de la province de France a diligenté une enquête, d’une part sur la « doctrine » du frère Thomas Philippe, mais surtout sur le déroulement historique des faits.
        Ce que tente de faire à sa manière, et sur un plan national, la CIASE actuellement.

        • Merci beaucoup de ces précisions. Il reste que nous devons être attentifs à ce qui peut se passer autour de nous, sans tomber dans le soupçon généralisé, à tous ces gourous charismatiques, et surtout à l’écoute de potentielles souffrances, exprimées ou non.
          Bien fraternellement

    • Jean-Marc, Dieu sait que je n’ai aucune estime pour l’homme Maciel, dont on connaît aujourd’hui les incroyables méfaits. Et j’ai de fait quelques doutes sur la profondeur du « traitement » opéré chez les Légionnaires du Christ par un cardinal envoyé de Rome et qui a fait un travail trop rapide et unilatéral (pas sûr qu’il ait rencontré les victimes). Reste que je ne peux d’emblée condamner tous les membres de ce mouvement. Et reste surtout que, de même que Judas a pu, antérieurement à sa trahison, faire du bien autour de lui et être un bon prédicateur de l’Évangile, ce qui justifierait pleinement son choix par Jésus, de même Maciel a pu porter une véritable intuition divine avant de la trahir.

      • Hervé, j’ai du mal à mettre Judas et Maciel sur le même plan. Si l’on admet que Jésus était dès le début de sa mission conscient d’avoir à donner sa vie en sacrifice, la trahison de Judas, le « traître utile » en quelque sorte, entre dans le plan de Dieu : il en fallait bien un…
        En outre, sur le plan psychologique, je ne poserai pas la question en termes de avant/après, mais en termes de division profonde de la personnalité : j’ose espérer que Maciel avait une conscience et qu’il était déchiré entre le bien et le mal : dès le début le ver était dans le fruit.
        Je veux bien malgré tout reconnaître que le bien peut faire son chemin, cahin-caha, parmi les ronces du mal : le bon grain dans l’ivraie…

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