Une identité toujours en devenir

Chacun de nous a entendu l’affirmation autour de lui, s’il ne l’a pas prononcée lui-même : « Je défends mon identité ». Laquelle peut être sociale, culturelle, religieuse, nationale etc. Il existe même au sein du christianisme la sensibilité des identitaires, que l’ami Erwan Le Morhedec a pourfendus (1).

Il avait bien raison et, parcourant l’ouvrage tout récent du frère Timothy Radcliffe intitulé « Choisis la vie » (2), je note les remarques suivantes qui confirment son point de vue en s’adressant en particulier aux chrétiens : « L’appel de Jésus a poussé ces pécheurs galiléens [i.e. les apôtres] non seulement au-delà du monde qu’ils connaissaient, mais encore au-delà de ce qu’ils pensaient jusqu’alors être leur identité » (p. 63). Et un peu plus loin : « Les disciples sont donc invités à mettre leurs pas dans ceux de Jésus et à prendre une route dont ils ignorent où elle les mènera. Ils devront abandonner leurs anciennes identités et être envoyés au bout du monde, où ils mourront » (p. 69).

identité en devenir

En d’autres termes, l’identité n’est pas un bien acquis et que l’on doit défendre, mais un don de Dieu qui se découvre peu à peu. Je note d’ailleurs et le signale en passant, quand un jeune homme ou une jeune femme entre dans la vie religieuse dominicaine, on lui dit : « Tu t’appelais x….. désormais tu t’appelleras frère ou sœur x….. ». Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’accent de cette phrase ne porte pas sur l’éventuel changement de nom, parce qu’il ne s’agit pas d’un nouveau baptême, mais bien sur le « frère » ou « sœur » qu’il faut devenir et que l’on n’est pas au départ. Cette identité-là se reçoit et se travaille au fil du temps.

C’est vrai aussi pour saint Pierre, dans l’évangile de ce jour au moment où j’écris (28 octobre 2020) : « Simon, auquel il donna le nom de Pierre » (Lc 6,12-19). Tous les évangiles, mais chacun à sa manière, nous montrent comment Simon est devenu Pierre, malgré ou même à cause de ses tâtonnements, voire de son reniement.

Mais cela ne concerne pas que le chrétien si l’on pense à Abraham et à l’appel qu’il a reçu :

« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom; sois une bénédiction! Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront tous les clans de la terre. » (Gn 12,1-3)

Reconnaître de la sorte que l’identité personnelle, et sans doute au-delà d’elle celle d’un groupe, d’une nation, se reçoit au fil du temps, dans les joies et les épreuves traversées, ne va pas de soi : la tentation est grande de s’arrêter en chemin. Mais pour être dur, long, jamais terminé, ce chemin est formateur et libérateur : je pense par exemple à toutes les familles confrontées au handicap qui, lorsqu’elles parviennent enfin à prendre un peu de distance, confessent le plus souvent que leur vie en a été changée, qu’elles ont abandonné en route bien des fardeaux inutiles pour ne garder que ceux qu’elles ne pouvaient éviter.

Et leur identité nouvelle, toujours en devenir, leur semble infiniment plus riche et plus belle que celle qu’elles pensaient avoir et devoir garder.

(1) Erwan Le Morhedec, Identitaire. Le mauvais génie du christianisme, Paris, Cerf, 2017.
(2) Timothy Radcliffe, Choisis la vie, Paris, Cerf, 2020.

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