La disputatio, un art du débat

Disputatio

Que faut-il entendre par ce terme de disputatio ? Le terme, très en vogue à l’époque médiévale, n’évoque certainement pas une dispute stérile, mais au contraire un échange oral contradictoire, dans lequel chacun des intervenants est invité à définir clairement ses positions, mais aussi et surtout à accueillir avec bienveillance et justesse celles de l’autre. Très clairement à mes yeux, les règles de la disputatio ne sont guère mises en oeuvre dans nos débats en ligne, du moins sur une grande partie des sites et des pages : non seulement la présentation des positions personnelles y est vue comme une évidence à l’écart de toute démonstration, mais aucun examen réel des positions adverses n’est entrepris. La foire d’empoigne remplace alors le débat, et les noms d’oiseaux, quand ce n’est pas pire, fusent à jets continus : si la distance, et donc la réaction écrite, favorise cette déviation, celle-ci se vérifie aussi aujourd’hui dans les débats oraux « en présentiel ».

Comme lecteur et enseignant de l’oeuvre de saint Paul, je me suis souvent érigé contre une volonté récente de voir dans ses écrits des œuvres mûrement composées, sur des modèles oratoires : si tel est bien le cas sans doute pour la lettre aux Galates, qui a tout d’une plaidoirie, je doute que le modèle soit généralisable aux autres écrits, qui restent des lettres avec leur dimension de spontanéité. Et parfois de rudesse : « Ô Galates stupides ! » (Galates 3,1). La spontanéité doit garder une vraie place. Mais il reste que Paul avait été formé à la rhétorique, et qu’il sait s’en servir sans le dire, voire même en semblant l’écarter : les deux premiers chapitres de la première lettre aux Corinthiens l’attestent pour tout lecteur attentif.

Beaucoup plus tard, mais sans que je puisse en fournir la preuve puisqu’il n’a pratiquement rien écrit, je gage que saint Dominique fut formé à la rhétorique, sous la forme de la disputatio. Sinon, il n’aurait pas accepté de débattre avec ses adversaires cathares, par exemple à Montréal (sud de la France) et aurait moins encore eu quelque chance de l’emporter comme ce fut toujours le cas de l’avis des juges. De quels qualités faut-il donc disposer pour bien manier cet art ? De deux au moins.

En premier lieu, même si l’on croit ou même si l’on est sûr de détenir la vérité, accepter que notre avis soit remis en cause. Non pas que la vérité soit multiple, non pas que le débat fera changer d’avis, mais il enrichira cet avis. En d’autres termes, si l’on n’est pas d’emblée disposer à « bouger », en laissant une place en soi aux positions opposées, alors l’échange sera stérile, et l’on n’en profitera en rien : alors que je crois que, même de positions erronées, il existe un bien à tirer.

En second lieu, cette acceptation présuppose une forme de paix intérieure : aucun débat serein et sérieux ne peut avoir lieu dans la précipitation, la confusion, l’absence de toute distance. Je pensais que, pour ceux qui l’ont connue, la figure du dirigeant communiste Georges Marchais (je prends exprès un exemple lointain, mais je sais qu’il s’en trouve de très actuels) avait constitué l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire, et surtout pas être, et qu’on en tirerait quelque leçon sur les « bonnes manières » et la « bonne tenue » d’un débat, mais il n’en est rien. L’aspect « cirque » est trop souvent toujours là, à l’écrit comme à l’oral, et hélas ! nombre de journalistes ou de participants, en plus des protagonistes, jouent les mouches du coche, alignant question sur question, sans jamais laisser vraiment le temps de la réponse.

Où ai-je entendu un jour qu’avant de répondre au point de vue d’un « adversaire », il pouvait être très profitable de le reformuler devant lui ? L’exercice est délicat, il prolonge le temps donné au débat dans un monde où la moindre minute est comptée, et il faut peut-être en faire l’apprentissage plutôt que de le systématiser : les écoles de rhétorique d’aujourd’hui, si elles existent, pourraient en fait une matière d’enseignement. Mais une telle reformulation oblige à la réflexion et à la distance, et assure une plus grande profondeur au débat qui pourrait alors se présenter vraiment comme une disputatio.

P. S. En terminant ce billet, je me rends compte que j’avais déjà traité de cette question il y a trois ans, presque dans les mêmes termes ! C’est ICI. Ah ! Quand la mémoire fait défaut….

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