Regards

Sur leur page Facebook Tombée du Nid, dont j’ai déjà parlé, Clotilde et Nicolas Noël nous ont proposé quelques photos de leur rencontre avec Jean Vanier, promu récemment commandeur de la Légion d’honneur. L’une de ces photos me fait littéralement fondre d’émotion : il s’agit d’un échange de regards entre Jean Vanier et Marie, leur avant-dernière fille, adoptée, porteuse d’une trisomie 21. Jugez-en vous-mêmes :

RegardsMarie (3 ans) y tient un livre à la main, de Jean Vanier justement, et elle regarde, absolument pas intimidée, plutôt subjuguée, le vieil homme (87 ans à l’époque) avec une tendresse inouïe. On pourrait se méprendre sur le regard de Jean qui, de son côté, paraît la gronder, alors qu’en fait il lit dans les yeux de Marie et s’étonne, comme subjugué à son tour. Croisement de regards, paroles au-delà de toute parole, un échange s’est établi, profond, lumineux, paisible.

Quand je regarde cette photo, je ne pense pas immédiatement à Jésus, mais plutôt à l’épisode de la guérison de l’impotent de la Belle Porte, au chapitre 3 du livre des Actes des Apôtres. Il y est aussi beaucoup question de regards :  » Voyant Pierre et Jean sur le point de pénétrer dans le Temple, l’impotent leur demanda l’aumône. Alors Pierre fixa les yeux sur lui, ainsi que Jean, et dit : « Regarde-nous. » Il tenait son regard attaché sur eux, s’attendant à en recevoir quelque chose. Mais Pierre dit : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche ! » Et le saisissant par la main droite, il le releva. A l’instant ses pieds et ses chevilles s’affermirent ; d’un bond il fut debout, et le voilà qui marchait ».

« Ce que j’ai, je te le donne », voilà exactement à mes yeux ce que chacun s’est dit l’un à l’autre, Jean à Marie, Marie à Jean.

regardsUn autre regard maintenant, celui de Gaspard, 39 mois, tiré là encore d’une page Facebook déjà évoquée sur ce blog, Gaspard entre terre et ciel : au moment où j’écris, Gaspard, atteint de la maladie dégénérative de Sandhoff, décline régulièrement [NDLR : Gaspard décèdera le 1er février 2017]… Gaspard est seul sur les photos, il ne l’est pas du tout sur la page Facebook suivie par près de 63.000 personnes, et beaucoup se sont exprimés sur la profondeur de ses yeux bleus, avec lesquels pourtant il ne voit plus au plan humain depuis longtemps : « comme s’il voyait l’invisible », voilà la référence biblique qui me vient spontanément à l’esprit, tirée de la lettre aux Hébreux. Elle est dite de Moïse, en He 11,27, mais dans le contexte, elle concerne tous ceux qui sont animés par la foi. Comme je l’ai écrit à ses parents, rien d’étonnant pour Gaspard qui, dans sa faiblesse et petitesse, voit l’invisible, car « son ange contemple sans cesse dans le ciel la face de Dieu » (Mt 18,10).

Mais chers lecteurs, cette grâce ne lui est pas réservée, elle est aussi offerte à tous ceux qui vivent dans la foi. Oui, le regard de la foi, autrement dit la manière dont nous voyons beaucoup plus bien sûr que la couleur de nos yeux, nous offre des perspectives incroyables : tel qu’il s’exprime par exemple dans les posts des parents de Gaspard, ou dans les propos des parents de Marie, il ouvre nos horizons sur l’infini de l’amour divin. C’est lui qui nous permettra de voir dans la crèche, et dans le cœur de tous ceux que nous allons croiser à Noël, l’enfant Jésus, le prince de la paix.

P. S. Je ne résiste pas à ajouter un nouveau regard, en fait une fois de plus un nouvel échange, celui qui se manifeste entre Marie et Marie-Garance, sa soeur, adoptée elle aussi, polyhandicapée, arrivée tout récemment au foyer des Noël. Voilà la série de photos, sublime :

regards marie marie-garance

2 commentaires à propos de “Regards”

  1. Merci Hervé de nous avoir permis de voir le film « Et les mistrals gagnants » et rencontrer Anne Dauphine Julliand au Gaumont Comédie hier soir.
    J’encourage chacun à aller voir ce film même celui qui pense, à juste titre, que la vie ne l’a pas épargné.
    C’est déchirant et drôle et poétique.
    C’est selon… on pleure du début à la fin… ou pas du tout comme ma voisine… on rit de bon cœur, on sourit.. Il n’ y a dans ce film rien de forcé, mais la vie quotidienne de ces enfants et à travers eux de leurs familles d’ailleurs si différentes.
    On est admiratif devant la sollicitude des soignants, l’énergie des parents, la beauté des images, la penderie d’Ambre pleine de robes de princesse, la façon de filmer les enfants de près sans intrusion et en même temps sans que rien de leur réalité quotidienne ne nous échappe : la solitude, les traitements, leurs préoccupations pour la maladie et pour tout le reste. Ce sont les enfants qui parlent et c’est là l’intuition géniale, donc pas de discours d’adultes ou de médecins experts mais leur vie.. Oh, rien de mirobolant, des courses dans le couloir de l’hôpital, une partie de cartes, une promenade dans les Pyrénées enneigées, une partie de football.
    Anne-Dauphine nous a dit au début du film d’ouvrir notre cœur, en fait, on a un peu le trac et le cœur se déchire mais il est apaisé. A la fin du film, elle nous dit que celui-ci est pour nous un cadeau.
    C’est vraiment un beau cadeau.

    • Brigitte, l’article à la suite duquel tu réagis n’évoque pas le film d’Anne-Dauphine Julliand, mais en réalité, il n’est pas sans lien : c’est parce que je suis la page Facebook d’Anne-Dauphine, et que j’ai donc eu vent très tôt de la réalisation de son film, que j’ai pu « me battre » pour le présenter à Montpellier. Sans savoir à l’époque que la projection bénéficierait de la présence de la réalisatrice.
      En fait, il y a même un peu plus. Sur sa page, Anne-Dauphine nous a présenté un jour un post avec une photo de sa fille très handicapée, Azylis, qui fêtait ses dix ans : et là aussi, je le lui avais d’ailleurs écrit, les grands yeux d’Azylis voyaient l’invisible. J’ai donc bien pensé, en écrivant mon article, évoquer Azylis, dont le cas me touche beaucoup. Mais je me suis dit que cela suffisait de présenter les deux premiers cas.
      Merci en tout cas pour ce très beau et très juste commentaire que tu nous proposes, au sujet du film « Et les Mistrals gagnants » : je le partage à 200 %. Le film est, comme tous les propos d’Anne-Dauphine dans ses livres, sur sa page ou en interview, un miracle de justesse et de profondeur.

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