Face à la gabegie, développer la gratuité

dollars et gabegieGabegie, voilà ce que je ressens en lisant l’actualité de ces derniers jours. Gabegie lorsque je constate ce qu’il advient des devis concernant les grands travaux entrepris par les édiles : je n’ai plus les chiffres en tête, ni pour la rénovation du forum des Halles, ni pour les fameux EPR censés favoriser le développement de l’énergie nucléaire, mais les dépassements sont de plusieurs centaines de millions d’euros ; on parle même pour ces derniers de milliards d’euros. Gabegie lorsque, par delà la question éthique que pose ce qu’il faut bien appeler l’achat d’enfants sur catalogue, j’entends un présentateur télé se lancer dans une campagne médiatique sans précédent, et vanter les mérites d’une GPA prétendument éthique qui lui aurait coûté à lui et son compagnon des dizaines de milliers d’euros. Gabegie encore et bien connue lorsqu’on lit les prétentions financières des footballeurs… Gabegie partout et à tous les étages.

Gabegie vraiment ? Oui, parce que, dans le même temps, on se bat avec des familles pour trouver 1000 euros afin de soigner un enfant atteint d’une maladie génétique dégénérative (voir la page Facebook de « Il était une fois Noa« ) ; parce que l’on en croise d’autres qui ne peuvent trouver d’aides pour leurs enfants en milieu scolaire, les fameuses AVS devenus AESH, faute de crédits ; parce que l’on ferme des maternités ou des hôpitaux faute de moyens ; parce que l’on nous rabâche que les caisses de l’Etat sont vides, et que des économies se font sur le dos de gens qui n’ont déjà rien ou pas grand chose !

L’évidence est là, banale hélas ! Nous vivons dans une société à bout de souffle, où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Le champ est libre pour la gabegie des plus avides ou des plus fortunés. Mais attention, ne cherchons pas de faciles boucs-émissaires, ce ne sont pas seulement les responsables de l’Etat ou les politiques ou les chefs d’entreprise qui sont malades, mais notre société tout entière, dans ses fondements les plus profonds.

Cette situation a sans doute de très nombreuses causes, mais il en est une que je voudrais souligner, et que je vais appeler faute de mieux le « mercantilisme » : tout s’achète, tout se vend. Face à lui, je n’ai jamais vu d’autre issue que dans les différentes formes de la gratuité. Un thème qu’il y a près de quarante ans déjà, un économiste avait développé : Philippe Bouhours dans son livre Demain quelle société… Fin des économistes. Avènement de la gratuité.

Je viens de relire cet ouvrage, publié en 1978, passé quasiment inaperçu lors de sa sortie, mais que j’avais en son temps présenté sur mon autre blog Biblicom.  Pourquoi cet oubli ou ce dédain pour un livre certes répétitif, de lecture austère quoique jamais technique ? Sans doute parce que, à nos yeux et à ceux de nos contemporains, il ne sied pas à un économiste sérieux d’évoquer Dieu à chaque page ou presque, comme si Dieu avait quelque chose à voir avec l’économie. Mais pour notre auteur, la relation est évidente : tout irait bien mieux dans notre monde si Dieu, sous sa dimension de gratuité, était pris en compte dans les orientations et décisions économiques à tout niveau.

Beaucoup de mes lecteurs vont sourire, tant la dimension scientifique de l’économie leur paraît aujourd’hui bien établie et situe cette économie hors de tout champ spirituel… mais ils devraient lire Bouhours, même si l’ouvrage est difficile à trouver. Bien sûr, tout n’y est pas parole d’évangile, on lui trouvera sans doute quelque naïveté, et ce qui concerne le marxisme a pris un coup de vieux. Mais il me semble en aller autrement de ce qui concerne le libéralisme : sur ce thème, le livre a plutôt de mon point de vue un caractère prophétique. J’y retrouve les accents d’un Jacques Ellul ou ceux d’aujourd’hui chez les militants d’ATD Quart Monde. Qu’on en juge à travers quelques extraits :

  • « Le positivisme de la pensée n’admet plus l’introduction de considérations éthiques rejetées dans le domaine de la conscience individuelle » (p. 20)
  • « Alors que l’homme a été dominé jusqu’à une époque récente par la nature de la biosphère, il est pour la première fois dans l’Histoire en état de domination. Cette constatation serait banale si elle n’avait pour corollaire d’indiquer à chacun qu’il doit adopter un comportement cohérent avec la survie collective. L’organisation sociale doit permettre de partager entre les peuples des ressources limitées » (p. 29)
  • « Un gouffre se creuse entre les pauvres qui demandent du pain et ceux dont l’imagination est figée sur la technique-qui-résout-tout » (p. 38)
  • « L’homo œconomicus classe ses choix en fonction de ses préférences, celles que lui dictent ses pulsions, auxquelles on donne le nom de besoins » (p. 47). Et plus loin sur le même thème : « Suivant que nous connaissons ou méconnaissons la source de vie intérieure qu’est Dieu, nous aboutissons à une compréhension radicalement différente des besoins humains » (p. 81).
  • « La fameuse loi du marché est souvent invoquée pour justifier le « progrès » que fait la collectivité ; les phénomènes de rejet des marginaux étant la sanction de la paresse ou de l’inefficacité, ou les deux à la fois, le marché tranche dans le vif en abandonnant les faibles à leur sort. L’esprit d’émulation aboutit à la production toujours plus forte de biens supposés satisfaire les appétits de ceux qui luttent pied à pied pour parvenir aux postes clés de la production et du pouvoir. La logique du système libéral comme régulateur est implacable et tranquillement oppressive tout en libérant la conscience de ceux qui adhèrent à cette forme d’idéologie » (p. 51) etc.

Mais l’ouvrage ne se limite pas à une dénonciation stérile, il ouvre des pistes. Je vais me contenter d’un long extrait :

  • « La représentation des grands équilibres économiques ressemble à une pyramide construite à l’envers. L’intérêt individuel constitue la pointe ténue qui supporte tout le reste, et à partir de laquelle s’élèvent les échafaudages audacieux prêts à céder à la moindre défaillance provenant d’une variable non intégrée dans le modèle initial (…) Il y a mieux à faire : reconstruire le secteur de gratuité à côté de la pyramide marchande qui finira bien par s’écrouler (…) Pour reconstruire la pyramide du secteur de gratuité, il faudra utiliser certains éléments de la pyramide du secteur marchand en les ordonnant de façon différente. C’est dans l’usage des moyens que les deux secteurs s’opposent totalement. Il faut se servir de la technologie, du capital industriel, de la monnaie, des biens de consommation, des méthodes de quantification, mais dans l’écoute du Créateur dont nous sommes les cellules privilégiées (…) La vigilance s’impose pour que les ressources humaines et matérielles de la gratuité soient constamment réaffectées aux urgences de la charité envers les plus démunis » (p. 195-197) etc.

Utopie ? Peut-être. Mais à prendre comme une véritable utopie, à l’exemple du Royaume de Dieu dans l’évangile : une réalité qui définit un projet et oriente une action. L’utopie développée par Bouhours se trouve en fait déjà énoncée en Mt 10,8 : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Mettre la gratuité, sous ses formes les plus diverses, au cœur de nos vies, ce n’est pas seulement permettre à l’homme de servir le Créateur, mais aussi  ses frères et, finalement, lui-même.

Une réponse à “Face à la gabegie, développer la gratuité”

  1. Merci pour ce conseil de lecture.
    La gabegie est aussi au sein de l’Église, quatre millions d’euros récoltés pour construire un monastère « cistercien » flambant neuf ! Qu’en est-il du vœu de pauvreté des moines et moniales ? La réalisation est magnifique même si les hauts reliefs de la chapelle n’ont rien de cistercien. Oui, bien sûr, rien n’est trop beau pour le Seigneur et ses pauvres … j’avoue ma perplexité.

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