La maîtrise de la vie ou celle de la connaissance

A-t-on jamais autant parlé de la vie ? Du fait de plusieurs récentes affaires éthiques ou bien de la maîtrise que notre monde prétend avoir sur elle, la vie fait souvent la Une de nos journaux. Tout le monde a bien sûr quelque chose à dire sur ce sujet, et les chrétiens comme les autres : mais je crains que ces derniers ne soient plombés par une lecture réductrice du livre de la Genèse.

Je mets en cause le passage très connu sur le ou les arbres que Dieu a plantés en Éden. Voici le texte de Gn 2,8-9 dans sa traduction œcuménique :

« 8 ​Le SEIGNEUR Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. 9 ​Le SEIGNEUR Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. »

Apparemment, le texte est clair, Dieu a fait grandir deux arbres, celui de la vie et celui de la connaissance. Mais le lecteur attentif ne peut manquer de faire face aussitôt à la question de savoir quel est celui qui est au milieu du jardin, ou si tous les deux bénéficient de cette position : il semble bien qu’il s’agisse de l’arbre de vie, mais le verset 9 n’est pas très clair sur ce point. Un point qui devient très important dès lors qu’il ne semble plus y avoir qu’un arbre, celui de la connaissance au verset 17, comme d’ailleurs plus loin en 3,3, sans que cette fois-ci la nature de l’arbre ne soit indiquée…

Alors, un ou deux arbres, et tous deux ou un seul au milieu du jardin ? Et s’il n’y en a qu’un, duquel s’agit-il ? Les commentateurs glissent souvent sur ce point délicat, qui me paraît pourtant essentiel dans le cadre des interrogations contemporaines sur la maîtrise qu’a l’homme de lui-même et de son environnement. Par exemple si l’on doit répondre à la question : « mais pourquoi Dieu se réserverait-il la connaissance du bien et du mal ? » Dans cette interprétation, on ne tarde pas à voir en Dieu un concurrent de l’homme ! Même si, à mon sens, on peut présenter les choses autrement, comme je le dirai un peu plus bas.

Ceux qui admettent une certaine confusion dans le texte, et visent une « reductio ad unum« , choisissent habituellement de considérer que l’interdit porte sur le seul arbre de la connaissance du bien et du mal. Mais ils ont ensuite bien du mal à justifier cet interdit divin, et laissent dans l’ombre l’arbre de vie. Alors que tout est plus clair si l’on considère que l’interdit porte sur le seul arbre de vie : cette vie immortelle, qui caractérise la situation primitive dans l’Éden, nul ne peut en avoir la maîtrise sinon Dieu qui en est à l’origine. Dès lors, on comprend que le dépassement proposé par le serpent se trouve nécessairement limité au fait de devenir « comme Dieu » et non pas « Dieu ». Esclave et non pas maître !

Dans le contexte global du récit, ce que perdent en effet Adam et Ève par leur faute, c’est justement de rester dans ce jardin d’Éden d’où ils sont expulsés : ils se cachent de Dieu, ils sont donc écartés de cette vie originelle, marquée par l’immortalité lorsqu’ils voyaient Dieu face à face. Dans une perspective chrétienne, ils ne pourront la retrouver que comme un fruit de la croix, nouvel arbre de vie.

Dans cette même perspective, on comprend alors la place de l’arbre du bien et du mal : il est concomitant de l’interdit, mais cet interdit ne porte pas sur lui. Toutefois, en ne le respectant pas, Adam et Ève s’établissent eux-mêmes comme les vrais connaisseurs de ce qui est bien et de ce qui est mal. Leur connaissance toutefois les enfonce au lieu de les élever. L’interdit portait sur la maîtrise de la vie, mais en prétendant le dépasser, voilà qu’ils font la découverte du péché et se trouvent livrés au mal.

J’en reviens à la prétendue maîtrise de la vie, ce danger prométhéen que je ne cesse de dénoncer sur ce blog, et qui consiste à faire de l’homme non seulement la mesure, mais encore l’origine de toutes choses, et en particulier de la vie. C’est la tentation « serpentesque » qui, loin de créer un homme augmenté, possédant la maîtrise de lui-même comme de l’univers, fait de l’humain originel un homme diminué ! Un « comme Dieu » ! Alors que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ».

P. S. Dans l’interprétation que je propose, on comprend que l’arbre de la connaissance du bien et du mal joue un rôle important, mais secondaire : il est concomitant au rejet de l’interdit, mais l’interdit ne porte pas directement sur lui. Certains interprètent les choses autrement, et je renvoie aux développements passionnants de Marie Balmary sur la question de la connaissance (La divine origine, coll. Poche Biblio Essai, Paris 1993, p. 80s).

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