Corps et âme (1 Rois 19,4-8 ; Jean 6,41-51)

JumeauxFrères et sœurs, la controverse rapportée par l’évangile devrait me conduire aujourd’hui à vous parler de l’eucharistie : mais d’autres prédicateurs le feront sans doute dans la mesure où cette partie de l’évangile de Jean nous est proposée sur plusieurs dimanches. Je vais donc commenter cet évangile sous un angle particulier, celui du rapport chez l’homme de l’humain et du divin.

Cette question est en effet celle qui agite les auditeurs de Jésus, parce qu’ils ne parviennent pas à reconnaître en Jésus « le pain vivant venu du ciel ». Pour eux, il est et ne peut être que « Jésus, fils de Joseph », dont ils « connaissent bien le père et la mère ». Autrement dit, leur constat est : « il est bien de chez nous ». Ce que Jésus ne contredit en rien : s’il est fils de Joseph, il n’en est pas moins aussi fils de Dieu. Non pas sur le modèle de l’adoption, mais sur le modèle de la génération, par naissance : il est Dieu, né de Dieu, tout en étant né de Marie.

C’est la réalité centrale de l’évangile pour ce qui concerne Jésus. Cette réalité-là, que l’on appelle parfois son humano-divinité, reste difficile à comprendre, aujourd’hui aussi bien qu’hier. Pour l’approcher un peu, penchons-nous sur le berceau de n’importe quel enfant : on dit spontanément « il ressemble à son père » ou « il ressemble à sa mère » ; et c’est sans doute vrai ; en même temps, il n’est ni tout à fait son père, ni tout à fait sa mère, il est lui ou elle, dès la naissance, irréductible à ce que l’on peut en voir, en savoir ou en deviner.

En Jésus comme en chaque homme, il y a quelque chose qui échappe à la connaissance humaine, quelque chose qui rend chacun, même le plus petit, et peut-être surtout le plus petit, autre et plus grand que ce qu’il paraît : il est ce que l’on voit, mais aussi ce que l’on ne voit pas. Ce quelque chose est divin, et la tradition chrétienne l’appelle âme. Elle est présente en chacun, elle appartient à Dieu et elle appartient à l’homme, et c’est elle qui tire tout homme vers Dieu, qui l’invite à revenir au ciel d’où il est venu. Quand une sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus aspire au ciel, quand un Père Marie-Eugène dit qu’il veut voir Dieu, tous deux évoquent l’appel de l’âme, élément divin tout à fait pur chez Jésus, et qui réside en chacun depuis sa naissance.

C’est une réalité dont l’on fait peu de cas aujourd’hui, dans un monde où l’horizon se trouve limité à la terre, souvent dans ce qu’elle a de plus matériel. Il faut donc redonner sa place à l’âme, ou plutôt lui donner de quoi vivre et se développer. Et c’est là ce qu’évoque Jésus devant ses contemporains comme à nous, en parlant de pain de vie : l’eucharistie bien sûr, mais aussi la prière, la lecture biblique, la charité, ou bien encore la générosité et la tendresse évoquées dans la deuxième lecture, sont autant de moyens donnés à nos âmes pour vivre, comme le pain et l’eau pour le corps, ou l’eau et l’engrais pour une terre.

Quand nos corps sont las, fatigués, nous savons qu’il faut leur donner de l’exercice, les nourrir, pour qu’ils nous portent un peu plus loin. Mais cela ne suffit pas, il faut nourrir l’âme pour éviter qu’elle ne languisse. Dans le livre des Rois, nous croisons la route du prophète Élie : fatigué, il n’en peut plus et s’arrête à l’ombre d’un buisson. Un ange vient à sa rencontre pour lui donner du pain et de l’eau, mais il ne le fait pas une fois, mais deux comme vous l’avez sans doute remarqué. Ne pouvait-il lui donner d’emblée ce qui lui était nécessaire ? Sans aucun doute, et cette répétition m’invite à vous proposer une exégèse un peu audacieuse : je me dis que si la première fois nourriture et boisson étaient destinées au corps, la deuxième fois, elles l’étaient peut-être de manière plus figurée pour l’âme. C’est pourquoi Élie a pu marcher quarante jours et quarante nuits ; en ne restaurant que son corps, sans la force que donne l’âme en tant qu’elle anime le corps, il n’aurait pas pu marcher aussi longtemps.

Que le Seigneur nous donne à nous et à tous ceux qui sont en manque aujourd’hui dans notre monde non seulement le pain et l’eau du corps, mais aussi la nourriture de cette âme qui nous fait tous différents et tous reliés à Dieu. Tous nous pourrons alors marcher quarante jours et quarante nuits, autrement dit, compte tenu de la valeur symbolique de ces chiffres, une éternité pour rejoindre l’éternité.

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