L’affrontement de deux logiques

« Le Hamas n’a-t-il pas gagné ? » C’est, au lendemain de l’invasion terrestre de la bande de Gaza, l’une des questions que je me pose : je me demande en effet aujourd’hui si l’un des principes directeurs du lancement aveugle et inacceptable de roquettes sur Israël, n’était pas, plus qu’une réaction impulsive d’orgueil et de défense, la volonté d’attirer les chars et les soldats israéliens sur un terrain plus favorable pour leurs adversaires, afin de leur infliger un maximum de pertes matérielles et humaines, et d’en retirer gloire… Une gloire évidemment bien discutable. Et un gain dont on peut douter qu’il apporte quelque chose. A la guerre, il n’y a sans doute que des perdants !

Ce genre de questions, dont l’avenir proche dira sans doute la pertinence, est de celles que l’on peut poser à et dansl’État d’Israël. C’est en effet l’une des forces  reconnues de cet État que de disposer d’une opinion et d’une presse libres, il faut le dire et s’en réjouir.

Le quotidien Haaretz, dont j’ai déjà parlé dans un billet, peut donc se permettre, ce dimanche matin, de publier deux points de vue très différents sur la guerre, l’un d’un général d’aviation, Giora Rom, l’autre de Gideon Levy, journaliste du dit quotidien : ils sont les témoins de l’affrontement de deux logiques.

  • La première logique est défendue par ce général qui explique que, lors de la guerre du Liban, en prenant toutes les précautions d’usage pour éviter ce que l’on appelle pudiquement « les dommages collatéraux », s’il n’avait pas largué les bombes qui se trouvaient sous le fuselage de son avion, et accepté que celles-ci tuent un certain nombre de libanais, bien des israéliens du nord du pays ne seraient plus en vie aujourd’hui. Cet officier a obéi à ce qui lui était demandé, et il a fait, même si c’est terrible à dire.. du mieux qu’il a pu.
  • La deuxième logique est donc celle du journaliste qui, conscient non seulement des dommages collatéraux mais aussi postérieurs d’une guerre, par exemple en terme d’image, et plus encore du sens moral de l’action, prêche, au lendemain de l’invasion terrestre de Gaza, pour… autre chose.

Notre journaliste, qui a le sens de la parabole, évoque ce professeur qui invitait ses étudiants à plancher sur les moyens de mettre en œuvre, de Eilat à Haïfa, autrement dit du Sud au Nord d’Israël, un « pipeline destiné à transporter du sang » ; les étudiants rendent des copies très étudiées, fort pointues, tenant compte de toutes les contraintes, et le professeur les recale tous parce qu’aucun n’a posé la question préalable du sens : pourquoi un tel pipeline ? A quel besoin répond-il ? N’existe-t-il pas une autre manière de répondre à ce besoin ?

L’avantage de la première logique est son réalisme, et donc sa lisibilité : elle trouve donc  un facile écho dans l’opinion publique. La deuxième logique est beaucoup plus floue (quelle autre réponse ?), incertaine, dangereuse même à vues humaines (la passivité ne va-t-elle pas renforcer l’audace des adversaires ?) : elle paraît ressortir d’un idéalisme bien naïf dans notre monde.

Et en écrivant cela, je ne peux m’empêcher de repenser à la vie de Jésus, à la manière dont il a conduit sa « carrière », à la rupture qu’elle a connue et dont les évangiles témoignent à l’unisson. Dans un premier temps, il rassemble non seulement des disciples, mais des foules, autour de son énigmatique annonce que chacun ajuste à ses intérêts : « le Royaume de Dieu est tout proche de vous » (Marc 1,15 ; Luc 10,9). Jusqu’au moment de la confession de foi de Pierre à Césarée (Marc 8,27s) et de la Transfiguration (Marc 9,2s), où le voile commence à se déchirer : ce royaume n’est pas celui que l’on attendait. « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Marc 10,45). Il n’est pas le seul concerné, ceux qui le suivent sont appelés au même sort : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive.  Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.  » (Marc 8,34-35). Les disciples s’interrogent, les gens commencent à s’éloigner (Jean 6,66), le succès humain n’est pas au rendez-vous : l’entrée de Jésus à Jérusalem, juché sur un ânon, sera dérisoire (Marc 11,7-10). La croix signera, aux yeux de beaucoup d’hommes, et aujourd’hui encore, cet échec !

La guerre n’est jamais une réponse, seule la négociation entre deux parties qui se respectent peut l’être (voir à ce sujet la lettre publiée par les patriarches de Terre Sainte le 30 décembre). Mais dis-nous, Jésus, est-ce vraiment réaliste ? Explique-nous comment, dans cette situation qui est celle du Moyen-Orient aujourd’hui, la faiblesse humaine, voire l’échec humain peuvent être la condition de la réussite ! Éclaire-nous sur la manière dont une négociation sans conditions préalables, qui sont trop de prétextes à la repousser où la défigurer, peut naître. Je ne sais pas ce que Jésus répondrait ou répondra… Je sais seulement que, dans ce pays partagé où je vis maintenant et que j’aime, trop de « réalisme » tue les initiatives, et ne permettra jamais de faire face à deux besoins essentiels, légitimes, et qui devront être satisfaits en même temps :

  • celle d’un État d’Israël reconnu par ses voisins et vivant en sécurité,
  • et celle d’un État palestinien lui aussi reconnu, mais surtout viable, sans tutelle, sans murs à ses frontières, capable d’offrir à ses ressortissants autre chose qu’une vie de ghetto.
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