Vertu des idéaux

Dans le pays où je vis, mais le phénomène que je décris se retrouve aussi ailleurs, on me dit qu’une certaine forme de nationalisme xénophobe est en train de marquer des points, et de s’étendre comme un cancer. Mais est-ce du nationalisme, est-ce de la xénophobie ? C’est à mon avis plus grave et plus profond : celui qui est mis en cause, voire vilipendé, ce n’est pas seulement en effet l’étranger, ce qui est déjà grave, mais aussi le voisin, le tout proche qui pourrait avoir la mauvaise fortune de penser différemment. En fait, il ne s’agit pas ou plus de défendre l’intérêt national, mais l’intérêt le plus particulier, et gare à celui qui se dresse sur le chemin !

D’aucuns se rebellent néanmoins, et se demandent ce qui peut être à l’origine d’une telle dérive : l’intérêt particulier que je viens d’évoquer, les ambitions politiques, la peur, la perte du sentiment national ? Tout cela joue bien sûr, mais il ne me semble pas que l’on soit à la source du problème. Il semble surtout que fasse défaut ce qui donne naissance à toutes les grandes entreprises humaines, un idéal de grande ampleur, une sorte de rêve (je fais allusion ici au fameux discours de Martin Luther King, « j’ai fait un rêve », qui reste d’une puissance étonnante), disons le mot qu’emploient les chrétiens « une grande espérance ».

En Israël, on parle du temps des « pères » de la nation, de ceux qui ont fondé l’État, comme en France on peut parler de l’époque de la Ve République et du général de Gaulle, ou du temps des Schumann, Adenauer et autres en Europe : avec une certaine nostalgie, parce que ces temps semblent définitivement disparus. Je ne sais pas si l’on doit être aussi radicalement pessimiste, mais  il faut surtout se rendre compte que ces temps-là, où qu’ils adviennent, sont toujours ceux de grands projets qui permettent de dépasser les intérêts particuliers.

Si, il y a plus de deux mille ans maintenant, Jésus a pu rassembler douze hommes, puis des foules, c’est bien sûr grâce à sa mort et à sa résurrection, grâce au don de l’Esprit : mais bien avant ces grandes étapes de la vie de Jésus et de l’Église, il y a eu le prédicateur passionné et passionnant d’une bonne nouvelle : « le Règne de Dieu est là, au milieu de vous » (Matthieu 12,28 ; Luc 10,9 etc.). Bien sûr, tous n’ont pas bien compris immédiatement de quoi il s’agissait, ou comment il fallait interpréter ces propos, mais ils ont suffi à en galvaniser certains, à leur faire abandonner leur travail de pêcheurs (Matthieu 4,18-22), à les faire se lever du bureau des douanes (Matthieu 9,9).

Chacun sait que le Messianisme est un puissant levier pour faire bouger les gens, mais on fera remarquer qu’il n’est pas sans danger : j’ai connu pour ma part celui que déployait avec  tant d’habileté un certain Père Aristide (je garde le qualificatif de Père parce qu’il a joué son rôle) en Haïti et qui, loin de générer des temps meilleurs, n’a fait qu’enfoncer cet attachant pays dans sa misère. C’est vrai, les grands projets suscitent les grandes espérances, mais ceux-ci ou celles-là peuvent retomber, ce qui serait un moindre mal, ou dévoyer la générosité des personnes et engendrer de grandes catastrophes : on l’a vu ou on le voit encore avec ce que certains appellent « l’idéal communiste ». Mais si rien ne naît ou ne renaît qui soit susceptible d’élever l’être humain au-delà de ses légitimes préoccupations quotidiennes, on en restera inévitablement au règne de l’individualisme, de l’exclusion, du repli sur soi, de la peur de l’autre, qui caractérise la vie de tant de sociétés dites « développées » : le messianisme chrétien, tant qu’il reste bien fondé sur le seul rocher du Christ, est sans doute le seul à pouvoir leur donner du sens.

L’avez-vous remarqué, seuls les idéalistes sont assez assez réalistes pour faire quelque chose pour leurs semblables.

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