Le compte n’est jamais bon

Il fut un temps, peut-être est-ce encore le cas aujourd’hui, je ne sais pas, où l’une des choses les plus importantes qu’on demandait aux enfants était de savoir compter, et on leur apprenait à cet effet la table de multiplication : il fallait qu’ils sachent gérer les chiffres, afin peut-être… de pouvoir plus tard multiplier les profits. Il est vrai que ces chiffres ne manqueraient pas de les suivre tout au long de leurs vies : dans les « classements », dans les « évaluations », en faisant leurs comptes, dans les comparaisons, dans les rendements etc. Aujourd’hui, y compris dans des « lieux » où on ne les attendrait pas nécessairement, les chiffres sont présent, par exemple dans les élections qui ont eu lieu aux États-Unis ou vont avoir lieu en France, nous sommes abreuvés de chiffres : cela va de l’âge comparé des candidats à leur popularité, en passant le cas échéant par l’importance de leur patrimoine, toutes choses qui semblent plus importantes que le contenu de leurs programmes. Le compte est partout, il n’est rien qui ne se mesure ou ne se pèse.

compte densitéOr, ce qui m’a fasciné très tôt dans la Bible, c’est un certain dédain des narrateurs pour les chiffres et les comptes. Y compris lorsqu’ils sont bien présents, en particulier dans l’Ancien Testament pour évaluer le nombre des combattants dans les armées : ils sont tellement fantaisistes qu’ils ne sont plus aucunement crédibles. Je suis pour ma part persuadé que c’est un peu voulu : pas seulement parce que les narrateurs sont mal informés et relatent de vieux combats auxquels ils n’ont pas assisté, mais aussi et surtout parce qu’ils veulent montrer que la véritable force de l’armée d’Israël réside dans la seule assistance divine. L’exemple le plus probant en est donné avec la troupe de Gédéon, forte de 300 hommes, qui s’en prend à l’armée de Madiân, forte de… 135.000 hommes, et la vainc (Jg 7-8). Non, le nombre importe peu et David se fait donc vigoureusement rappeler à l’ordre lorqu’il entreprend le recensement du peuple en 2 S 24, ce qu’il finit par reconnaître comme une faute : « Après cela le cœur de David lui battit d’avoir recensé le peuple et David dit au Seigneur : « C’est un grand péché que j’ai commis ! Maintenant, Seigneur, veuille pardonner cette faute à ton serviteur, car j’ai commis une grande folie » (v. 10).

Faut-il souligner combien tout l’enseignement de Jésus s’inscrit dans la même ligne ? Qu’il s’agisse de la mesure, qui doit toujours être « tassée, débordante » (Lc 6,38), surtout lorsqu’il s’agit de donner, ou bien de la manière étonnante dont il recommande de rétribuer de la même manière ceux qui ont travaillé une heure ou ceux qui ont peiné toute une journée sous le soleil (Mt 20,1-15), lui aussi semble tout à fait fâché avec les chiffres et les mesures. La raison en est fort simple : le véritable amour, qui fut la règle de vie de Jésus et qui doit l’être aussi pour ses disciples, celui qui se vit au cœur de la Trinité, ne se mesure pas. S’il était mesuré, alors, il ne serait plus de l’amour : on ne peut aimer à moitié ! Le compte n’est jamais bon.

Mais alors, me dira-t-on, comment vivre dans ce monde où le compte est partout ? N’avons-nous pas, quelle que soit notre situation, à compter l’argent pour manger ou se loger, payer nos impôts, « rendre la monnaie », etc ? Bien entendu, il ne s’agit pas de se retirer du monde, ou de créer un monde parallèle, mais de donner à ce monde dans lequel nous vivons l’exemple de la plus haute importance accordée à ce qui ne se compte pas ou ne compte pas : la générosité, l’amour, le soutien donné aux petits, l’attention porté aux personnes âgées, ou aux enfants malades, handicapés, maltraités, la lutte contre toutes les formes de rejet d’autres personnes humaines etc. Non, les bons comptes ne font pas les bons amis, seule la charité, ce très beau mot si souvent détourné de son existence première, autrement dit l’amour qui existe entre les personnes divines et auquel l’Esprit-Saint nous donne part, oui, seule la charité tisse une amitié réelle, durable et forte, y compris bien sûr avec Dieu.

Une réponse à “Le compte n’est jamais bon”

  1. Je ne vais donc pas demander à votre neveu de me rembourser ce qu’il me doit en vue d’une d’une amitié, durable et forte 😉
    Vive la charité!

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