L’opinion et la raison

funambuleA une époque pas si lointaine de celle que nous connaissons aujourd’hui, le défaut éventuel d’une information était son caractère local : la vie ou l’avis de tel ou tel n’intéressait qu’un nombre très restreint de personnes, celles de son entourage proche. Ce qui faisait la fortune des gazettes locales. Les temps ont bien sûr complètement changé, et l’un des défauts éventuels de l’information d’aujourd’hui est son caractère universel et fuyant : les informations se succèdent sur nos écrans à une cadence infernale, elles sont de moins en moins recoupées et assurées, les insinuations deviennent des faits avérés du seul fait d’être répétées. Pour le dire en une phrase, la surinformation devient désinformation.

Je l’avais constaté depuis longtemps à ma toute petite échelle de commentateur biblique : sur des questions épineuses, certains jugements tranchants n’avaient d’autre fondement que le fait d’avoir été repris de tel ou tel, censé être l’oracle ultime, mais ils n’étaient en rien étayés, encore moins prouvés. La doxa, l’opinion, l’emporte trop souvent sur le jugement critique, inévitablement distancié. On est loin d’un saint Thomas d’Aquin, que nous fêtions dernièrement, et de sa fameuse Somme Théologique dans laquelle chaque avis sed contra, autrement dit opposé, est discuté, pesé. Encore un peu, et nous allons tous avoir pour fondement de notre assurance l’homme qu’a vu l’homme qu’a vu l’homme qu’a vu l’homme qu’a vu l’ours ! 

Présent sans doute de toute éternité, ce phénomène ancien a pris une ampleur nouvelle ces dernières années avec le développement des moyens de communication et la rapidité, comme la brutalité, des informations qu’ils distillent. A l’heure où j’écris, c’est Monsieur François Fillon qui est sur la sellette, indirectement, et pour des faits dont nul n’a encore prouvé qu’ils étaient avérés, et moins encore délictueux (1) ; mais avant lui, entre autres, il y a eu, sur l’autre bord de l’échiquier politique, Pierre Bérégovoy, qui s’est suicidé, et sur le même bord Eric Woerth, pour une affaire immobilière relative à l’hippodrome de Compiègne, dont il a été récemment complètement blanchi. Lui ne s’est pas suicidé, mais sa carrière politique a été brutalement stoppée pour plusieurs années.

Très franchement, à l’heure ou j’écris, je ne sais pas ce qu’il en est vraiment de ce qui est reproché à F. Fillon, je dis seulement que nous sommes encore dans le flou : sa femme, puisque c’est surtout d’elle qu’il s’agit, est peut-être coupable, elle ne l’est peut-être pas (voir l’article qui a déjà été évoqué). Et il en va de même de F. Fillon. Mais comme je l’écrivais plus haut, l’opinion, très faiblement instruite par les médias, a déjà jugé, et la raison a pris le large : chacun commente à perte de lecture et d’écriture sans que rien ne soit assuré au départ. Mirage ! Mais attention! Le propre de l’opinion par rapport à la raison est qu’elle peut brutalement, du jour au lendemain, réviser son jugement puisqu’il dépend tellement du moment où il a été prononcé beaucoup plus que des faits rigoureusement analysés. Ce faisant, elle peut se retourner contre ceux qui voudraient s’en servir à leur profit.

Ce qui est en cause, au-delà donc de l’exemple évoqué, c’est la propension à juger vite, trop vite… et mal. Elle me semble s’aggraver dans notre société occidentale, largement fragilisée et en perte totale de repères et de confiance, et où chacun affiche une assurance factice. Si nous ne redonnons pas, comme certains le disent, du temps au temps, si nous n’acceptons pas de ne pas savoir, au moins pour un moment, et de nous taire, si nous nous laissons emporter à transférer (retwitter…) le flux des nouvelles, si vite anciennes, qui nous arrivent en particulier au travers des médias, mais parfois aussi de nos amis, alors nous ne serons « qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit » (1 Co 13,1). Aujourd’hui plus que jamais, sagesse et temps maîtrisé font le meilleur des ménages.

(1) Beaucoup donneront plus de crédit à un journaliste qu’à l’un des soutiens de F. Fillon mais il se trouve que celui auquel je vais renvoyer est un ancien attaché parlementaire, qui connaît donc la question à laquelle sur laquelle les attaques se polarisent mieux que beaucoup d’autres. C’est ici

Une réponse à “L’opinion et la raison”

  1. Cela fait tellement de bien de lire ces paroles de raison ! et de bon sens à la fois.

    Mais comment les faire partager davantage dans un monde sur-médiatisé et qui croit détenir la vérité sous prétexte d’avoir droit à l’information ? Information qui est immédiatement instrumentalisée au profit de la facilité intellectuelle et du manque de rigueur .

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