Nommer, responsabilité humaine essentielle

Les attentats coordonnés qui viennent d’avoir lieu au Sri Lanka ne sont pas, pour l’heure, revendiqués : impossible donc de nommer le ou les assaillants, d’attribuer la responsabilité des 290 morts et 450 blessés (au moment où j’écris), et donc de faire face, même si le fait de viser des rassemblements catholiques à l’occasion de la messe de Pâques permet d’avoir quelques soupçons… Que nul n’ose encore exprimer, et donc nommer, publiquement.

Or, nommer, voilà justement la responsabilité que Dieu, au tout début de la Bible, donne pour tâche fondamentale à l’homme. Au commencement, c’est Dieu « qui s’y colle » (Gn 1), ce qui permet au tohu-bohu initial de devenir une création ordonnée, connaissable, maîtrisable. Mais un peu plus loin dans le récit, en Gn 2,19, voilà que nommer devient la responsabilité première et essentielle de l’homme : « Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné ». Responsabilité partagée, l’homme co-créateur : d’une manière quelque peu raccourcie, je serais tenté de dire que Dieu donne l’essence puisqu’il modèle, mais que l’homme contribue à donner l’existence en nommant.

Nommer, c’est distinguer et donc connaître ou reconnaître : « j’ai cru voir untel dans la foule… ». Nommer, c’est offrir en partage. Nommer, c’est exposer, et donc aussi faire face (1) : lorsque Dieu bénit Jacob qui s’est battu avec lui tout au long de la nuit, il lui demande son nom et lui en donne un nouveau, avant que Jacob ne demande à son tour son nom à Dieu (Gn 32,28-30).

Nommer, c’est donner la possibilité d’aimer, comme aussi de rejeter : dans la Bible, il est une créature qui a pour nom Satan, avec laquelle l’homme n’est pas invité à frayer ! Car nommer ne suffit pas à aimer, la nomination comporte son lot d’ambiguïtés.

Je vais illustrer cette ambiguïté avec un exemple que certains de mes lecteurs jugeront peut-être polémique, mais qui est surtout courant. « J’aime les musulmans » est sans doute plus facile à dire que « j’aime Abdallah » ; maintenant, je peux aimer Abdallah sans aimer les musulmans, et je peux aussi aimer Abdallah en prétendant dès lors aimer les musulmans, ce qui ne garantit rien. Qui n’a jamais entendu un propos du genre « la preuve que j’aime les musulmans, c’est que j’ai un copain qui s’appelle Abdallah » ? Oui, et alors ?

Il n’empêche que nommer, avec le plus de clarté possible, constitue un devoir premier essentiel pour l’homme, un rôle qui va l’aider à progresser en connaissance et donc en humanité. Tant pour celui qui nomme que pour celui qui est nommé. Lorsque des scientifiques découvrent une nouvelle espèce, ils lui donnent un nom. Comme le font aussi les parents devant un nouveau-né. Il est possible de multiplier les exemples.

Inversement bien sûr, ne pas nommer, c’est garder le tohu-bohu ou y reconduire, sans laisser aucune prise à ceux qui, eux, portent un nom et veulent faire face : sans aller jusqu’à chercher les « terroristes » qui font cela font très bien comme le montrent ceux du Sri Lanka, certaines administrations et bien des politiques jouent hélas ! dans notre pays, sous des prétextes divers et souvent bien mal fondés, le même jeu. Dommage qu’ils renoncent ainsi à ce qui fait le cœur de notre humanité.

(1) De grandes fortunes se sont manifestées à la suite de l’incendie de Notre-Dame, et j’en ai parlé tout récemment sur ce blog. Depuis, certains se sont insurgés non seulement contre le montant des dons, mais aussi du fait que le nom de certains donateurs ait été rendu public : j’étais désolé de la mauvaise polémique contre le montant, je le suis tout autant de celle qui touche maintenant la publicité, dès lors que le don est fait pour le bien. Il n’est vraiment pas facile d’assumer la richesse dans notre pays de France !

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