Des limites à respecter ou à dépasser ?

Limites de vitesse, limites personnelles, limites d’un pays, et maintenant une excellente revue consacrée à l’écologie qui a pris le nom de Limite. Le terme de limites est un de ceux que nous employons très souvent sans trop réfléchir à son sujet.

Pour la personne et le bibliste que je suis, ce terme interroge d’autant plus que sa fréquence dans la Bible est variable. S’il est présent dans l’Ancien Testament au travers du terme grec qui lui correspond, to horion, que l’on trouve par exemple en  Ps 104,9 : « tu mets une limite à ne pas franchir, qu’elles [les eaux] ne reviennent couvrir la terre » (claire allusion à la douloureuse expérience du Déluge ; cf. aussi Jr 5,22), il disparaît en revanche du Nouveau !

A y regarder de plus près, je constate que ce terme  est employé de manière ambivalente : lorsque les limites viennent de Dieu, alors elles doivent être respectées, mais lorsqu’elles viennent des hommes, alors il faut savoir les dépasser.

Dieu impose donc « des limites à ne pas franchir » : et pourquoi donc ? Parce qu’en créant le monde, il est parti d’un donné vague et vide appelé tohu-bohu (Gn 1,2), en pratiquant des distinctions : nier ou dépasser ces distinctions, nécessaires à la vie humaine comme le montrera ensuite l’histoire d’Adam et Ève (Gn 3), conduit donc à suivre la suggestion du Tentateur, à vouloir être « comme Dieu » et, en fait, à revenir au chaos originel. Les limites en question sont bienfaisantes, elles évitent à l’homme de s’enfoncer dans la mort et le chaos ! 

En revanche, les limites qu’impose l’homme à son environnement, aux autres hommes, sont le plus souvent dictées par l’inconnue et la peur qu’elle engendre : les dépasser sans brutalité, dans le sens d’un approfondissement, élève l’homme. Parmi ces nombreuses limites, je pense comme très emblématiques celles que la tradition juive voulait établir face aux païens, limites que Jésus a commencé de franchir avant que Paul ne les écarte définitivement et entraîne la communauté chrétienne primitive avec lui (1). 

le mur de Berlin comme limiteEt bien sûr, tous les murs construits par l’homme pour des raisons que l’on affirme sécuritaires, mais qui sont là surtout pour entraver la liberté de circulation et les échanges entre les hommes, ou pour isoler, voire exclure, une partie de l’humanité, qu’il s’agisse du mur du ghetto de Varsovie, de celui de Berlin (2) ou de ceux que construisent les Israéliens ou Donald Trump, sont clairement des limites à dépasser un jour ou l’autre. Parce qu’avec le pape François, et compte tenu de ma foi chrétienne, je pense profondément qu’il faut construire entre les hommes des ponts et non des murs, même si c’est très difficile, très coûteux, très long… 

Reste, sur un tout autre plan, une question dont je n’ai pas encore la réponse et qui me taraude : le dépassement des limites en termes d’homme augmenté ou d’intelligence artificielle, tel qu’il nous est proposé aujourd’hui par les progrès des sciences, fait-il honneur à l’homme ou le reconduit-il inexorablement vers le chaos originel et la mort ? Dans une première approche, il me semble que, pour autant qu’ils écartent Dieu de leur perspective, dans leur a-théisme, ces « progrès » sont une forme de dépassement mortifère !

 

(1) Je sais que, dans les Actes des Apôtres, ch. 10-11, Luc fait jouter un rôle important à Pierre dans ce sens, au travers d’une rencontre avec un centurion ; mais il s’agit là surtout d’un artifice littéraire destiné à faire accepter par la communauté primitive que Pierre conduit encore l’orientation nouvelle prise par la prédication chrétienne.

(2) On fête, au moment où j’écris ces lignes, l’anniversaire de sa chute.

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