La perversion narcissique comme emprise

Il y a une bonne dizaine d’années, j’avais reçu un homme confronté dans son entreprise à un supérieur narcissique. Ce n’était pas mon premier contact avec ce phénomène, mais le plus explicite : l’homme me disait avoir toujours tort face à ce supérieur que tout le monde admirait… Inutile d’en dire plus : les articles et livres sur le sujet abondent aujourd’hui, tel celui du père Pascal Ide que je n’ai malheureusement pas encore pu avoir entre les mains (Manipulateurs, Paris, 2016, éditions de l’Emmanuel). Je sais néanmoins, par des interviews et des comptes-rendus que Pascal Ide distingue entre une personnalité narcissique et la perversion narcissique qui en est souvent, mais pas toujours, la conséquence : je vais ici surtout considérer les personnalités en acte, donc les pervers.

Depuis cette rencontre, la nouveauté fut pour moi de rencontrer la perversion narcissique à l’œuvre dans des couples. Et s’il était difficile mais pas impossible de dire à la personne évoquée plus haut « Fuyez ! Quittez l’entreprise dès que vous le pourrez », comment dire au « conjoint imparfait », si l’on est chrétien, prêtre et si en outre le pervers ou « conjoint parfait » présente tous les signes les plus ardents de la foi et de la charité : « Quittez votre conjoint !  » ? Et pourtant…

Perversion narcissique

Les échos transmis par le « conjoint imparfait » au sujet du « conjoint parfait » sont toujours les mêmes : « il ne s’intéresse qu’à lui », « il me culpabilise, et j’ai longtemps cru et accepté d’être le seul responsable de nos échecs » ; « il m’a éloigné de tous mes amis, et même de mes enfants » ; « il a toujours raison dans n’importe quelle discussion, et sait retourner tous mes arguments » ; « il jouit d’une très grande aura parmi ceux qui nous entourent, en particulier des ecclésiastiques » (d’autant plus qu’il va à la messe tous les jours) etc.

Les « conjoints imparfaits » ne se disent pas nécessairement « parfaits », sans aucun tort : ils revendiquent le plus souvent des torts partagés. Ces torts, que la gent ecclésiastique évalue habituellement partagés 50/50 ou à peu près dans les couples en rupture, deviennent tout à coup de l’ordre de 100/0, 100 étant bien sûr du côté du « conjoint imparfait », surtout s’il est un homme. Je trouve pour le coup mes frères et amis du monde ecclésiastique un peu trop enclins à disculper la femme et accabler l’homme, comme s’ils voulaient éviter de reproduire le schéma de la faute dans le chapitre 3 du livre de la Genèse. Ne sait-on pas, me diront-ils, que la perversion narcissique est présente très majoritairement chez les hommes ?

En considérant tout cela, je me suis tout récemment rendu compte que l’attitude du « conjoint parfait » était tout à fait comparable à celle des fondateurs de ces communautés dites encore « nouvelles », celles où a existé ou bien existe encore un phénomène d’emprise. Le fondateur, lorsqu’il s’agit d’une personnalité narcissique, est adulé de ceux qui acceptent de se mettre sous sa coupe, il met à l’écart tous ceux qu’il ne peut soumettre et leur fait une réputation de brebis galeuse, il n’a de cesse de se mettre en avant et de colmater soigneusement ses propres imperfections, si du moins il lui arrive d’en prendre conscience etc.

Tout ceci me pose de graves questions, surtout dans le milieu ecclésial qui est le mien. Le « conjoint imparfait » est considéré comme l’agresseur et mis au ban ; ses enfants et les « bons cathos » le rejettent surtout s’ils acceptent eux-mêmes, souvent inconsciemment comme ce fut longtemps le cas du « conjoint imparfait », de ne boire qu’à la seule source de ce « conjoint parfait »… Comment s’étonner ensuite que le « conjoint imparfait » s’éloigne de l’Eglise et de ses représentants officiels ou officieux ? Qu’il puisse dire à Dieu comme le psalmiste : « Tu as éloigné de moi mes proches et mes amis » (Ps 88,18) ? Qu’il cherche à combler sa solitude ?

Dans ces phénomènes d’emprise, on le sait bien aujourd’hui, il faut prendre de la distance quand c’est possible. Dans le cas des couples, l’injonction est valable non seulement pour ce qui regarde le « conjoint imparfait », mais aussi pour ceux qui ont connu le couple au temps de sa splendeur. Il indispensable que les « amis » du couple écoutent l’un aussi bien bien que l’autre. J’ai le sentiment que c’est encore trop rarement le cas tant le « conjoint parfait » se révèle formidable manipulateur !

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