Roncier

La parole des victimes et celle des prédateurs

RoncierDans l’édition en ligne du journal La Croix datée du 15 octobre, on peut lire sous la plume de Céline Hoyeau : « L’Arche fait la lumière sur la face cachée du P. Thomas Philippe ». On y apprend que, comme son frère Marie-Dominique « à qui des faits similaires ont été reprochés », Thomas se serait permis bien des libertés dans le domaine de la chasteté, aux dépens de plusieurs femmes. On notera néanmoins que la lettre reconnaissant les faits date d’avril 2015, et l’information donnée sur le site de l’Arche vient seulement maintenant.

Ayant déjà entendu plusieurs bruits à ce sujet, je ne suis pas vraiment surpris : bien sûr, comme tout le monde, je trouve cela infiniment regrettable. Je suis beaucoup plus surpris et choqué, je l’avoue, de constater une fois de plus que la parole des victimes continue d’être considérée comme moins « fiable » que celle des prédateurs : ce fut le cas pour les accusations contre père Maciel, avec les Légionnaires du Christ, contre les fondateurs des Béatitudes ou de Point-Coeur, et cela le reste dans bien des situations qu’évoque le blog « l’envers du décor« .

Dans une Eglise vieillissante, souvent malmenée, la nouveauté dans l’ordre de la charité, ou bien les recrutements en masse de jeunes bien sous tous rapports, font tellement impression que l’on néglige alors facilement les conditions de fonctionnement du mouvement ou du recrutement en question. Je sais et connais d’avance l’argument avancé pour justifier la difficulté à juger les fondateurs d’un mouvement inventif et/ou en plein essor : « on reconnaît l’arbre à ses fruits » (Mt 7,16). Et il est vrai que la création de l’Arche par exemple, que l’on doit quand même surtout à Jean Vanier, est un excellent fruit. Mais je rappelle qu’un aussi bon fruit que la mûre pousse sur un roncier !

Il faut donc des années, parfois même des dizaines d’années, avant que « Rome » ou tel évêque concerné n’opère le discernement nécessaire et ne réagisse, et la réaction est souvent faible ou limitée face à des dégâts considérables. En outre, si des mesures commencent à être prises lorsque des questions de mœurs sont engagées, tel est encore rarement le cas lorsqu’il s’agit de déviations et de pressions psychologico-théologiques avérées.

Quand je lis, toujours sur l’article de journal dont je parle, la réaction de Jean Vanier, pour lequel j’ai pourtant le plus grand respect : « je ne comprends pas… je veux demander pardon pour tout ce que je n’ai pas fait ou aurais dû faire », j’espère, mais n’en suis pas tout à fait sûr, que la demande de pardon ne vient pas trop tard, alors que les dégâts sont là et Thomas Philippe décédé, et que Jean Vanier n’a jamais négligé la parole des victimes, antérieure au décès.

Il importe en effet de se rendre compte que, devant de fortes personnalités qui les ont marquées et ont souvent orienté leurs vies, les victimes ont un mal infini à s’exprimer publiquement : déjà traumatisées par les violences subies, elles risquent un deuxième traumatisme, celui de devoir s’exposer publiquement et de n’être pas crues. Elles ont bien des raisons de se méfier : dans un passé récent, leur témoignage, irrecevable par exemple pour une question de prescription, s’est retourné contre elles. Et un procès civil s’en est suivi, blanchissant le prédateur…

Bien sûr, toutes les victimes n’ont pas à être crues d’emblée, leur parole n’est pas parole d’évangile, mais elles doivent au moins être entendues avec un a priori favorable, sachant leur difficulté à parler : le discernement doit s’opérer après les avoir écoutées et avoir enquêté sérieusement, pas avant. Et quand leurs témoignages peuvent être recoupés avec d’autres, il convient d’intervenir au plus vite, quelle que soit la notoriété du ou des prédateurs, et de trouver les justes moyens d’une réparation, si tant est que cela soit possible. Le site « L’envers du décor » montre hélas qu’il est encore loin, dans notre Eglise catholique, d’en être toujours ainsi.

1 thought on “La parole des victimes et celle des prédateurs”

  1. Je souscris complètement à ce texte.
    Je ne sais pas qui a su quoi et quand,
    mais ses regrets 20 ans après la mort du mis en cause et combien de temps après les faits …
    D’ailleurs, où se trouvent cette lettre de l’Arche, le détail de cette enquête et ses conclusions ?
    Sur quel site clairement visible ?

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