Le péché, le mal, la violence
À l’issue de la création originelle, un observateur extérieur ne pourrait dire autre chose que « tout va bien ». Mais ce même observateur, et le narrateur de nos récits en fait partie, sait pourtant bien que la réalité qu’il connaît est différente, qu’il y a du mal et de la violence dans le monde : j’avais déjà évoqué ce point à la fin de mon premier entretien. Les chapitres 3 et 4 du livre de la Genèse vont donc venir rétablir la vérité, en évoquant l’irruption du péché et ses conséquences dans le monde.
Le péché
Le péché est une réalité connue de presque tous les êtres humains, surtout s’ils fréquentent une Église ou les saintes Écritures. Au point qu’il n’est pas rare que l’on considère ladite Église ou lesdites Écritures comme déterminées par le péché et tout ce qui tourne autour. Cette position peut s’appuyer sur le fait que le « péché originel » ferait la Une des premières pages du livre de la Genèse. Telle n’est pas la vérité : dans l’Écriture comme dans l’Église, il est d’abord question du bonheur de l’homme, et des moyens qui lui sont offerts par Dieu pour trouver ce bonheur. Le péché n’est donc là que « par défaut », dans la mesure où la lumière laisse des zones d’ombre ! Je l’avais d’ailleurs souligné dans un précédent entretien : « Dieu crée la lumière, mais non pas les ténèbres, qui ne sont donc en définitive que de la « non-lumière » ». Cela se vérifie par exemple dans les lettres de Paul où l’apôtre ne parle finalement que très peu du Péché, et moins encore des péchés : quand il le fait, par exemple dans la lettre aux Romains, c’est en partant de la situation « peccamineuse » de l’homme, pour lui révéler la manière d’en sortir.
Quant au péché originel, sur lequel je vais revenir, les remarques de Pierre Gibert sont fort pertinentes et rejoignent ce que je viens de dire à propos de saint Paul : « Quand le catéchisme a été inventé au XVIe siècle par Luther, avant d’être suivi dans le monde catholique quelques décennies plus tard, par St Pierre Canisius notamment, le premier chapitre de ces catéchismes traitait non pas de la création et du péché originel, mais du Christ. Autrement dit, le catéchisme était d’abord christique, c’est-à-dire chrétien (…) [La création et le péché originel n’ont fait leur entrée dans le catéchisme] qu’au début du XIXe siècle, en utilisant un catéchisme rédigé peut avant la Révolution française par un prêtre, l’abbé Lhomond » (P. Gibert, Ce que dit la Bible sur… le péché, Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel, 2017, p. 20-21.).
Qu’en est-il donc du péché en général ? J’ai fait remarquer dans un précédent entretien qu’il existait deux textes de création au début du livre de la Genèse : or, il est patent que le premier, qui est aussi le plus récent, n’évoque pas le péché que l’on ne peut repérer que par défaut. En effet, le ou les auteurs mettent l’accent sur le bel ordonnancement de la création avec ce refrain caractéristique « Dieu vit que cela était bon ». J’évoquais à l’instant le péché par défaut : on peut le soupçonner présent dans le désordre, ou dans le non-respect du sabbat, mais cela n’est pas vraiment dit !
Il faut y insister : le péché n’est pas, si je peux dire, la première donnée humaine. Dans la création, ce qui est exalté est la vie donnée par Dieu. C’est elle qui caractérise au premier chef l’être humain.
Le péché n’est donc vraiment présent que dans le deuxième récit, le plus ancien. Mais peut-être pas tout à fait comme on l’a souvent présenté. On se souvient que le récit met en scène quatre acteurs : Dieu bien sûr, Adam et Eve, et un serpent. Dans le premier temps du récit, Dieu est presque seul présent, attaché à créer, avec la collaboration de l’être humain lorsqu’il lui a donné naissance. On pourrait conclure ce premier temps comme dans le premier récit, « Dieu vit que tout cela était bon ».
Le deuxième temps, qui est celui de la tentation plus encore que du péché, vient changer la donne. Dieu a transmis à l’homme un interdit, façon non de le contraindre, mais de marquer qu’il est un homme libre en lui faisant « éprouver » cette liberté ! Cet interdit concerne l’arbre de vie, qui était seul au milieu du jardin (2,9). La présence de l’arbre de la connaissance du bien et du mal résulte du fait que le refus de l’interdit conduit Adam et Eve à prétendre avoir la connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal.
Quoi qu’il en soit, l’homme libre est confronté non au Mal, comme on le dit trop souvent, mais à la Tentation, générée par l’interdit : un classique de toute vie. Le Tentateur est symbolisé ici par un serpent, et il est créé par Dieu (3,1) : on le retrouvera au début du livre de Job, dans la même position de Tentateur. Et c’est bien tout le processus de la Tentation qui est développé :
- Question insidieuse et retournée : Dieu avait dit « vous pouvez manger de tous… sauf » et le serpent propose « vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ».
- La femme est mise en cause, non en tant que femme, mais en tant que partie sensible de l’âme humaine.
- Insinuation et dérive sur le sens de l’interdit qui interdirait à l’homme d’être Dieu…
- Approximation : « vous serez comme des dieux » !
Que va-t-il ressortir de tout ce processus ? Une désorientation, que Dieu commence par constater à travers l’étonnant « Adam, où es-tu ? », avant de l’inscrire en quelque sorte dans la vie humaine par ce que nous appelons l’expulsion du paradis. Mais c’est là aussi que se situe le fameux « péché originel » : non pas un péché sexuellement transmissible, mais une situation attachée au monde lui-même, et qui concerne tout entrant dans ce monde, quel qu’il soit ! Sauf don spécial de Dieu comme en a bénéficié selon la tradition catholique la Vierge Marie, tout être humain est, par sa naissance même, exposé au péché, parce que ne disposant que d’une boussole désorientée : le baptême, puis plus tard la réconciliation sont précisément les moyens dont Dieu va se servir pour réorienter la boussole déréglée !
Mais entretemps, si je peux dire, le mal est fait ! C’est ce que les auteurs bibliques nous montrent aussitôt avec le fameux épisode de Caïn et Abel. Mais, au fait, où est-il le Mal, si Satan n’est qu’un exemple de la Tentation ? Eh ! bien, à vrai dire je ne sais pas. Attention, je ne dis pas qu’il n’existe pas, mais qu’il est toujours au-delà de ce que je peux en dire.
Un théologien belge aujourd’hui disparu, Adolphe Gesché, en a tenté une approche à travers plusieurs articles rassemblés dans un unique ouvrage, « Dieu pour penser. I. Le mal », Paris, Cerf, 1993. Impossible de redire toute la richesse de cette réflexion, dont je vais me contenter de redire une seule phrase, un peu longue, mais que je laisse à votre méditation : « Dans le récit de la création, non seulement le mal n’est pas créé, mais on n’en parle pas : il n’appartient pas au plan, à l’idée de la création. Cela signifie que le mal est dépourvu de sens (…) Il est là cependant (…) Le surgissement du mal n’a pas à être cherché du côté de Dieu (…) et son apparition première n’est pas davantage recherchée du côté de l’homme (…) Le problème du mal, à ce niveau premier et radical, n’est pas celui d’une culpabilité (sauf celle du serpent), ni même pour l’instant d’une responsabilité, mais d’un accident (…) La question, dans cette approche des choses, est d’abord celle du ‘comment en sortir ?’ avant d’être celle, plus spéculative et gratuite, du ‘comment y est-on entré ? » (p. 47-49).
En d’autres termes, les questions « pourquoi le mal » ou « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu » sont mal posées et sans réponses. La seule question qui vaille est « comment lutter contre ce mal qui m’accable, comment en sortir ». Je remarque que les personnes qui ont subi de graves violences ou maux ne parviennent à ‘avancer’, à quitter le terrain de la culpabilité, qu’elle soit leur ou attribuée à Dieu, qu’en changeant justement leur question.
La violence
Avant toutefois d’en venir au chapitre 4 de la Genèse, j’ajoute deux commentaires sur les conséquences immédiates du péché : le premier concerne le malheur innocent, le deuxième la déresponsabilisation.
Lorsque le péché originel est conçu comme je l’ai évoqué, une désorientation du monde, il est plus facile de comprendre le « malheur innocent », tels qu’un handicap ou un tsunami dévastateur. Mais cela ne crée pas une justification. Alors, on en cherche une souvent du type « qu’ai-je fait au bon Dieu pour qu’il arrive ou m’arrive telle ou telle chose ? ». Je n’ai rien fait, le monde est ainsi, ce n’est pas exactement celui que Dieu a voulu, je n’ai pas d’autre chose à dire ou à faire que travailler à renouveler ce monde sans chercher des causes ou des responsabilités qui n’existent pas.
Mais il est quand même bien des cas où cette responsabilité existe, et se trouve au cœur de l’homme. Je m’en voudrais en effet de négliger la réaction d’Adam et Eve lorsqu’ils sont pris en faute : le fameux, « ce n’est pas moi, c’est l’autre ». Cette « déresponsabilisation », que l’on va retrouver avec Caïn, « suis-je le gardien de mon frère ? », est destructrice : on ne peut en effet soigner en profondeur une maladie que si l’on reconnaît son existence, on ne peut de même soigner le péché et la violence qu’il engendre que s’il est reconnu.
Ces deux préalables ayant été rappelés, j’en viens donc au chapitre 4 de la Genèse au travers de l’histoire très connue de Caïn et d’Abel. Elle a fait l’objet de multiples interprétations, picturales, littéraires (Victor Hugo, La conscience dans « La Légende des siècles »), psychanalytiques (Gérard Haddad, « Le complexe de Caïn », ou Marie Balmary, « Abel ou la traversée de l’Eden »), ou théologiques (Philippe Abadie, « Ce que dit la Bible sur la violence » … C’est dire la complexité et l’intérêt de ce chapitre.
Revenons au texte, assez court :
« 2 Abel devint pasteur de petit bétail et Caïn cultivait le sol. 3 Le temps passa et il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande au Seigneur, 4 et qu’Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur graisse. Or le Seigneur agréa Abel et son offrande. 5 Mais il n’agréa pas Caïn et son offrande, et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu.
6 Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? 7 Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite ? pourras-tu la dominer ? »
8 Cependant Caïn dit à son frère Abel : « Allons dehors », et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.
9 Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » »
La traduction, plutôt fluide, est celle de la Bible de Jérusalem, et elle nous met pense-t-on en présence d’un Dieu agissant de manière arbitraire, excitant la jalousie de Caïn. Laquelle se conclut par un meurtre. Premier meurtre de la Bible, entre frères : voilà pourquoi Gérard Haddad, psychanalyste, estime non sans raison que le meurtre du frère est plus fondamental dans la psychologie humaine que le meurtre du père.
Je ne vais pas relire son livre, mais il est clair pour n’importe lequel d’entre nous que les relations fraternelles, du fait de la proximité qu’elles supposent, sont souvent plus délicates à gérer que les relations avec les parents. Comme l’écrit une commentatrice du livre de Haddad : « Toute la littérature classique, Shakespeare en tête, est pleine de guerres de frères. Pourtant, le parricide semble beaucoup moins ravageant car naturellement soluble dans le défilé des générations. Sauf dans le cas de Dieu où le tuer est compliqué. Dans le fratricide, la haine du frère est par essence éternelle puisqu’il restera toujours des frères, symboliquement, à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté. La fratrie est l’apprentissage de la vie sociale et le frère est à jamais un intrus » (Anne Djamdjian). En vérité, la fraternité, dont on fait si grand cas jusqu’à en faire une devise, se construit, souvent dans la violence.
Mais ceux qui regardent le texte de près, dans sa version hébraïque, sont effarés de sa difficulté à être traduit, et donc à être interprété. Là, Marie Balmary se montre d’une aide incroyable, en remarquant déjà que si Caïn a fait un don qui ne lui a rien coûté, fruit du sol, Abel a lui offert les premiers-nés de « son » troupeau. En outre et surtout, Dieu ne dresse pas un interdit, mais un choix, une mise à l’épreuve, absolument comme Adam et Eve en ont connu une ! « Sa propre face pourrait s’élever maintenant s’il ‘rendait bon’, s’il prenait bien le non-agrément de son offrande. S’il lisait ce refus comme signe d’intérêt véritable. Signe qu’il est aimé » (p. 135).
La violence est quelque chose que chacun porte en soi, comme fruit d’un inachèvement, et finalement du péché. Les psaumes, qui constituent la prière fondamentale de l’Église en dehors du Notre Père, sont des appels récurrents à maîtriser, ou au moins limiter cette violence. Tout en s’exprimant parfois en des termes très violents eux-mêmes. En voici quelques signes :
« Vois mes ennemis qui foisonnent, de quelle haine violente ils me haïssent. Garde mon âme, délivre-moi, point de honte pour moi : tu es mon abri » (Ps 25,19-20)
« Ne consens pas, Seigneur, aux désirs des impies, ne fais pas réussir leurs complots. Que sur moi les assiégeants ne dressent leur tête, que la malice de leurs lèvres les accable ; qu’il pleuve sur eux des charbons de feu, que jetés à l’abîme ils ne se lèvent plus : que le calomniateur ne tienne plus sur la terre, que le mal pourchasse à mort le violent ! » (Ps 140,9-12)
Et maintenant, l’un des plus connus : « Fille de Babel, qui dois périr, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus, heureux qui saisira et brisera tes petits contre le roc ! » (Ps 137,8-9)
Je ne vais pas chercher à expliquer tout cela, je voudrais, avant d’évoquer le « remède » à la violence, évoquer ce que l’on appelle aujourd’hui la « violence aveugle », celle des attentats par exemple. Cette violence est-elle absolument neuve ? Je n’en suis pas tout à fait sûr en pensant aux terribles persécutions qui ont atteint les chrétiens des premiers siècles. Mais la question plus fondamentale est de savoir si on peut, elle aussi, la relier au péché : il me semble que oui si l’on entend bien le péché comme une désorientation, une boussole qui a perdu le nord.
Attention : Je parle bien ici d’un lien possible entre péché et violence, non pas entre péché et mal, question beaucoup plus complexe que l’on rencontre par exemple en Jn 9 avec la guérison de l’aveugle-né. Cette question ne peut être évoquée, et encore moins résolue, dans le cadre de ce bref exposé.
Ce qui me conduit au point suivant, et final, de mon exposé : comment maîtriser cette violence qui habite chaque être humain ?
Le Christ, agneau immolé
Comme exemples et témoins de cette maîtrise de la violence, certains penseront à des personnalités comme celle de Gandhi, corrélative d’une éducation rigoureuse, d’un travail sur soi etc. Mais je pense que vous ne serez pas étonnés que je vois l’exemple et la méthode à suivre en Jésus de Nazareth.
Plutôt que de reprendre à frais nouveaux une étude personnelle, je vais me contenter de citer un article non signé et un peu expurgé du journal La Croix en date du 21 décembre 2007, tant il me paraît dire l’essentiel :
« Vous avez entendu qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » (Ex 21, 24). Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant ; au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau ; te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos » (Mt 5, 38-42).
Voici l’injonction non violente de Jésus dans les Évangiles. Elle est plutôt radicale, et pour certains peu crédible. Elle a même engendré une expression – tendre l’autre joue – sur laquelle plane immédiatement un soupçon de naïveté, d’angélisme mièvre, de passivité masochiste et inefficace.
Ailleurs dans l’Évangile, Jésus va pourtant encore plus loin. Non seulement il faut « tendre l’autre joue », mais en plus, il faut « aimer ses ennemis ». « Vous avez entendu qu’il a été dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Eh bien ! moi je vous dis : aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux Cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 43-45).
Et s’il fallait étayer encore un peu plus un « portrait du Jésus non violent » en s’appuyant sur l’Évangile, on pourrait bien sûr citer le Sermon sur la montagne, celui qui comporte les Béatitudes : « heureux les doux, car ils posséderont la terre », « heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». Rajoutons le récit de la Passion, et Jésus apparaît très nettement comme celui qui ne répond pas à la violence qui lui est faite, Jésus le non-violent, Jésus le doux.
Ce n’est pas si simple. L’Évangile livre aussi, par ailleurs, le fameux épisode des marchands du Temple : « Jésus trouva dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis. Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs ; il répandit la monnaie des changeurs et renversa leurs tables et aux vendeurs de colombes il dit : « Enlevez ça d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce » » (Jn 2, 14-16). Épisode bien connu où Jésus se met dans une « sainte colère ». Autre contre-exemple ? « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Mt 10, 34).
Jésus est-il donc vraiment non-violent ? « Oui et non », répond le P. Christian Mellon, jésuite : « Non, si l’on entend par là qu’il a un projet du type Gandhi ou Luther King. Oui, si l’on veut souligner qu’il refuse toute attitude, tout geste qui porte atteinte à la vie ou à la dignité des hommes, même ceux qui se conduisent en « ennemi ». On peut donc parler d’une « non-violence évangélique », si l’on précise qu’elle ne signifie ni refus du conflit – comment faire régner la justice sans entrer en conflit ? – ni rêve naïf d’un monde qui ne serait traversé par le mal, la haine, la violence, le péché. »
Évêque de Cayenne (Guyane française) et ancien curé du ghetto noir de Soweto (Afrique du Sud) pendant les années d’apartheid, Mgr Emmanuel Lafont croit « profondément » à un Jésus non violent, « présenté comme le Prince de la paix ».
« Dans la logique fondamentale de l’Évangile, ce ne sont ni la haine ni la violence qui peuvent juguler la haine et la violence, mais l’amour et la bienveillance. Jésus a certes été supprimé par la violence, mais sa mort est devenue source de vie », souligne-t-il, avant de préciser : « Cela ne veut pas dire que Jésus supportait passivement l’injustice. Il pouvait se mettre en colère, comme le montre l’épisode des marchands du Temple, mais il n’a détruit personne. La non-violence n’a rien à voir avec la résignation face à la violence. »
À ce sujet, Mgr Lafont a quelques souvenirs personnels. « À Soweto, plus j’ai rencontré la violence, plus je l’ai haïe. Je voyais qu’elle détruisait ceux qui s’en servaient. En août 1990, quand la violence s’est de nouveau emparée de Soweto (NDLR : faisant 600 morts, à la suite de la libération de Nelson Mandela), certains ne savaient plus quoi faire. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de jeûner. La seule manière d’avoir une parole possible et audible, alors, c’était de se mettre en état de prière et de jeûne. Je l’ai fait pendant treize jours, et je n’ai jamais autant parlé que ces jours-là avec ceux qui sont venus me voir ! Vivre la non-violence radicalement, c’est pour moi le sens même de l’Évangile. »
La non-violence évangélique se joue au « cœur des conflits », souligne le P. Mellon, et « le chrétien doit d’abord réhabiliter la notion de conflit ». « Dans ses diatribes contre les scribes et les pharisiens, son expulsion des marchands du Temple, on voit que Jésus n’hésite pas à affronter ses ennemis avec vigueur, précise le jésuite. Il n’a jamais dit : « N’ayez pas d’ennemis », mais : « Aimez vos ennemis », ce qui suppose précisément qu’on en ait. » Mais, en invitant à « tendre l’autre joue », « Jésus invite à sortir de la logique proliférante de la violence ».
Une action qui n’est ni naïve ni passive, souligne encore Mgr Lafont, mais qui au contraire agit pour la justice et de manière « efficace », et « demande l’engagement de tout le monde : la non-violence suppose une solidarité beaucoup plus grande entre les gens ». Et l’évêque de Cayenne de citer le roi Christian X du Danemark qui, au cours de la Seconde Guerre mondiale, répondit à l’obligation des juifs de porter l’étoile jaune en arborant lui aussi l’insigne de la honte, suivi en cela par une part importante de la population. Mgr Lafont conclut : « Quand un peuple tout entier s’engage, que voulez-vous faire ? »