Les Juifs

Les Juifs

Le titre de ce billet, Les Juifs, est celui d’un livre. Et d’un livre rare, d’une pièce de théâtre en quatre actes, remarquable, écrite en 1903, aujourd’hui totalement oubliée ou presque. Comme son auteur, Evgueni Tchirikov : celui-ci est en fait l’auteur d’une œuvre importante, mais peu traduite parce que s’étant heurtée d’emblée à la censure. « Les Juifs » est donc une œuvre récemment traduite par André Markowicz, auquel j’en dois la connaissance et auprès duquel je l’ai achetée (1).

Toute l’histoire se passe dans la boutique d’un horloger juif, qui est aussi sa maison où il vit replié avec sa famille : à l’époque tsariste, la communauté juive est interdite de vivre en dehors d’une « zone de résidence ».

« Que faire ? Comment survivre ? Faut-il juste continuer à subir en faisant le dos rond tout en essayant de garder sa dignité, ou faut-il se révolter et comment se révolter ? Faut-il s’allier à ceux qui, en dehors de la communauté, ouvriers ou étudiants, remettent en cause l’ordre qui permet cette oppression ? La solidarité est-elle possible entre Juifs et non-Juifs, entre tous les opprimés de la terre, ou bien n’y a-t-il aucune aide à attendre de personne, et faut-il partir, partir en Amérique, ou bien, plutôt, chercher la création d’une patrie juive en Palestine ? Et quelle solidarité les Russes peuvent-ils apporter ?« 

Extrait de la préface d’André Markowicz

Les personnages présents sont multiples, mais quelques-uns d’entre eux se détachent :

  1. L’horloger lui-même, Leiser Frenkel, la soixantaine
  2. Son fils de 22 ans, Boruch
  3. Sa fille de 18 ans, Lia, lycéenne
  4. Nachman, 26 ans
  5. Bèrézine, camarade de Boruch, russe, ancien étudiant.

Comme l’indique l’extrait de la préface d’André Markowics, cité plus haut, la grande question posée tout au long de la pièce est donc de savoir, face à un pogrom qui se rapproche, quelle attitude choisir : rester ou émigrer vers la terre d’Israël ? La famille Frenkel, au risque évident d’y perdre la vie, est plutôt favorable à rester, Nachman au départ. Chacun de ces deux points de vue est largement argumenté, avec brio, et c’est sans doute ce qui rend la pièce passionnante. Mais au-delà de cette douloureuse dimension conjoncturelle, encore qu’elle se pose sans cesse aux Juifs, se trouve aussi interrogée l’identité juive, sa survivance.

Bref, une pièce remarquablement écrite, d’une actualité persistante pour ceux qui sont Juifs comme pour ceux qui ne le sont pas.

(1) Version numérotée et dédicacée par le traducteur.