Frères et sœurs, vous connaissez sans doute ce vers de Victor Hugo dans son poème intitulé La conscience : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Elle n’est que l’une des références au célèbre épisode biblique du meurtre d’Abel par Caïn que nous venons d’entendre. Ce meurtre nous fait presque oublier un élément du récit, aussi choquant que le meurtre lui-même : « Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas. »
De très nombreuses explications de ce rejet de l’offrande de Caïn ont été données, du fait que l’auteur du récit n’en propose aucune. L’une des plus classiques est une mise en cause de l’arbitraire de Dieu lui-même : ne serait-il donc pas le miséricordieux ? C’est dans ce sens que je m’étais exprimé en 2015, mais je pense aujourd’hui qu’une autre interprétation est possible et plus en phase avec la miséricorde divine.
C’est chez la psychanalyste Marie Balmary que j’ai trouvé la meilleure interprétation, à partir d’une lecture attentive du verset qui précède celui qui est en cause dans le texte hébreu : « Caïn présenta des produits du sol en offrande au Seigneur, Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur graisse. »
Le commentaire de Marie Balmary me semble lumineux : « Avec Abel, c’est son troupeau, et ce qu’il présente, ce sont des bêtes qui proviennent de son propre travail. Tandis que Caïn offre quelque chose qui n’est pas à lui, il apporte littéralement du fruit de la terre… Ce ne sont ni ses fruits, ni sa terre. Contrairement à son frère, Caïn n’est pas présent lui-même dans son offrande. »
Mais dîtes-moi, frères et sœurs, ne faisons-nous pas souvent l’expérience d’une certaine forme de présence superficielle dans le don que l’on fait de soi-même à Dieu, mais aussi à ses frères ? Et je ne pense pas seulement, c’est trop facile, à la pièce donnée au mendiant. Être présent à son offrande, voilà donc ce que la première lecture nous propose aujourd’hui. Il s’agit d’une exigence qui nous engage et engage le Seigneur à nous être favorable.
Textes : Gn 4, 1-15.25 ; Mc 8, 11-13
Cher ami,
Personnellement, c’est l’interprétation de Thomas Römer (Thomas Römer, Psaumes interdits : Du silence à la violence de Dieu, Paris, Cerf, coll. « Lexio », 2022, 128 p.) que je trouve intéressante et respectueuse du texte.
Je ne vois pas en quoi les fruits de la terre demanderaient moins de travail, de présence, que l’élevage. La terre est basse, les adventices (autre nom des « mauvaises herbes ») vigoureuses et les ravageurs toujours aux aguets. Ce n’est pas insulter les éleveurs d’estimer que la culture du sol demande autant de travail et d’investissement personnel que l’élevage.
Les jardiniers et cultivateurs apprécieront le jugement de Mme Balmary…
Plus sérieusement, la pointe du récit n’est peut-être pas l’arbitraire de Dieu, même si le sage (le psalmiste aussi) est bien forcé de constater que le juste souffre alors que le méchant triomphe. Ce constat, qui s’exprime ici sous la forme d’une offrande agréée et d’une autre qui ne l’est pas, est posé comme un fait qui « tend » l’intrigue.
La pointe du récit résiderait plutôt dans l’incapacité de Caïn a exprimer sa frustration : le texte hébreu ne rapporte aucune parole de Caïn envers son frère alors que l’auteur ouvre la place d’une parole au verset 8. C’est cette incapacité à exprimer sa frustration, vécue comme une humiliation, qui serait la cause de la violence qui submerge Caïn.
Thomas Römer (si je l’ai bien compris) estime que c’est une des fonctions des psaumes (notamment des psaumes violents) de crier le désir de vengeance à Dieu, de s’en remettre à Lui pour cette vengeance que l’on souhaite aussi cruelle que les souffrances subies, et, ce faisant, de lui faire confiance pour sa justice.
La violence qui s’extériorise, plutôt que l’humiliation ravalée qui ronge le cœur et l’âme et qui finit par submerger la conscience et se traduire en actes violents.
Bien d’autres points du texte de Gn 4 méritent un développement : la célébration étonnante d’Eve à la naissance de Caïn, l’inconsistance d’Abel (dont le nom signifie « buée », vapeur ») et qui n’a pas droit à la parole dans le texte, le destin ultérieur de Caïn (constructeur de ville), etc …
Bien fraternellement,
Bruno
Bruno, merci pour ce commentaire charpenté. Mais, à moins que je ne vous lise mal, je ne comprends pas votre mise en cause de la lecture de Marie Balmary. Celle-ci part du texte hébreu pour remarquer, à travers les pronoms en particulier (son, leur), que le texte suggère un engagement personnel d’Abel qui n’est pas comparable à celui de Caïn. Elle ne dit rien du travail demandé à chacun des protagonistes, ne juge pas ce travail en lui-même, mais évoque le contenu de leur offrande.
En d’autres termes, l’interprétation de Römer apporte un complément, subséquent à l’offrande (frustration), mais ne dit rien relativement à l’implication de chacun dans son offrande. Si bien que votre remarque « Les jardiniers et cultivateurs apprécieront le jugement de Mme Balmary… » me semble tout à fait hors de propos.
Fr. Hervé
Cher Hervé,
J’ai mal interprété la phrase : « « Avec Abel, c’est son troupeau, et ce qu’il présente, ce sont des bêtes qui proviennent de son propre travail. Tandis que Caïn offre quelque chose qui n’est pas à lui, il apporte littéralement du fruit de la terre… ». J’y ai lu qu’il y avait travail d’un côté (Abel, élevage) et pas de l’autre (Caïn, cultivateur).
La phrase que vous avez relevée est effectivement hors de propos.
Les pronoms utilisés permettent donc d’imaginer un moindre investissement de Caïn dans son offrande. J’entends l’argument.
Mais j’ai alors du mal à comprendre l’humiliation ressentie par Caïn s’il ne s’était pas engagé personnellement dans son offrande.
Mais surtout, je trouve vaine cette mission « il faut sauver le soldat YHWH ».
Vous trouvez « choquant » (aussi choquant que le meurtre !) que YHWH agrée une offrande et pas l’autre. Moi pas. Il me semble que c’est une expérience quotidienne : certaines prières sont exaucées, d’autres pas. Celles qui ne sont pas exaucées seraient-elles fautives ? Ayant vécu un évènement douloureux en 2024, je ne crois pas que nos prières étaient déficientes au point de mériter le dénouement tragique. L’arbitraire de Dieu m’inquiète beaucoup moins que celui des hommes que le péché convoite, tapi à la porte.
En fait, si j’ai réagi à votre post c’est parce que je trouve que cet arbre du choix de YHWH cache la forêt des enseignements de ce texte tout à fait étonnant (première mention du péché, de la fraternité, du meurtre, la condamnation assortie d’une protection, la fondation des villes (civilisation ?), etc …).
C’est aussi l’occasion de vous saluer très amicalement.
Bruno