Leurre de l’immédiateté, primat de l’émotion

Recherche de l'immédiateté

Les smartphones fleurissent, ils sont dans les poches, plus souvent encore dans les mains, ou même sur les tables au cours des repas : il semble qu’il faille éviter le désastre d’une question sans réponse ! Ainsi se manifeste le règne de l’immédiateté, auxquels le temps et l’espace doivent se soumettre.

Est-ce un bien ? J’en doute énormément. En effet, dans l’espace ou le temps qui se présentent entre la question et la réponse, s’insèrent la distance et la réflexion que ne permet pas l’immédiateté. Une certaine distance est nécessaire à tout échange si l’on ne veut pas qu’il soit une « partie de ping-pong ». « Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler« , me disait il y a longtemps mon père. Il faudrait aujourd’hui compléter : « avant de sortir ton smartphone » ! Car les réponses qu’il va te donner offrent sans doute une certaine forme d’exactitude, mais celle-ci ne doit pas être confondue avec la vérité.

La recherche de l’immédiateté conduit plutôt à remplacer la réflexion par l’émotion qui devient la reine de la communication. Un exemple tout récent me vient à l’esprit, celui de la remarquable « skippeuse » Violette Dorange. Comme beaucoup, j’ai suivi avec admiration son parcours tout au long du Vendée Globe. Mais ce qui l’a fait connaître et apprécier, au-delà de sa personnalité incontestable, c’est bien la manière dont elle n’a cessé de rendre compte de son vécu quotidien, au travers de multiples petites vidéos, très personnelles. J’ai constaté qu’elle y abordait des questions de nourriture (lyophilisée), d’environnement (les albatros), de performances (deux montées d’un mât à 28m de hauteur) en mettant largement en avant les émotions intenses vécues. Et j’ai lu que la priorité donnée à l’expression de ses émotions était pour une large part une recommandation de son « staff » à terre. Et elle l’a fort bien fait !

Ce primat donné à l’immédiateté, et à l’émotion son accompagnatrice, n’est pas sans conséquences dans de multiples pans de nos vies. Je pense par exemple, dans la mesure il est vrai où je suis indirectement concerné, aux difficultés que rencontrent aujourd’hui nombre d’éditeurs : publier des « ouvrages de référence », comme on dit, le plus souvent volumineux, demandant un long temps de lecture et occasionnant bien des questionnements, devient une gageure, sinon une impossibilité.

« Les français ne lisent plus« , me confiait il y a déjà quelques années, un ami éditeur. Pourtant la production courante n’a jamais été aussi abondante, mais elle se limite de plus en plus à la diffusion d’ouvrages courts (moins de cent pages), très aérés, qu’une heure suffira à avoir lu. Dois-je l’avouer ? Je participe à cette orientation ! Et constate que toute autre publication, je pense par exemple aux « Sommes » classiques de saint Thomas d’Aquin, servira au mieux à remplir les rayons d’une bibliothèque municipale ou universitaire, au pire ceux d’un salon particulier, parce qu’ils font impression avec leur taille et leur éventuelle reliure.

La réflexion générée par une vraie lecture, avec ses questionnements, ses pauses, ses recherches, ses aller-retours, ne sont plus trop à l’ordre du jour, sinon dans certains cercles étroits, souvent de type universitaire. Internet en tout cas n’en est pas le vecteur. Mais où se trouve-t-il aujourd’hui ce vecteur de communication qui permette de s’affranchir de l’immédiateté et de l’émotion ?

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