Les orbites vides (La guerre en Ukraine)

J’espère qu’André Markowicz, romancier et traducteur du russe, ne m’en voudra pas de recopier l’un de ses derniers articles sur la guerre russo-ukrainiene, comme je l’ai d’ailleurs déjà fait dans le passé. Informé aux meilleures sources, souvent des blogueurs, il en est pour moi le meilleur commentateur. Mais il publie sur Facebook que beaucoup de mes lecteurs n’ont pas rejoint et ne comptent pas rejoindre, et ses billets sont très longs, ce qui en décourage plus d’un.
Dommage, leur lecture, d’une lucidité rare, est passionnante. Ce billet en est le témoignage évident.

Les orbites vides

En quoi consiste la victoire de Poutine en Ukraine ? Cette fois, tous les observateurs le disent, en strictement rien du tout. Il n’y a pas de victoire en Ukraine. Sur le terrain, au bout d’un an et plus d’avancées, les troupes russes ont pu occuper quelque chose comme 4000 km2 supplémentaires, c’est-à-dire même pas 1% du territoire ukrainien, et, ce même pas 1%, ils l’ont payé un prix invraisemblable : 450.000 morts et blessés, ce qui correspond à la moyenne des pertes quotidiennes ; entre 1200 et 1300. Tous les jours, c’est entre 1200 et 1300 personnes qui sont tuées ou blessées (ces blessures impliquant une impossibilité de retourner au front, – les autres blessures ne sont pas comptées). Et certes, il y a encore des réserves, mais, comme le fait remarquer par exemple l’opposant Vladimir Milov, en fait, ces réserves sont assez limitées, si Poutine s’adresse à la tranche d’âge entre 20 et 40 ans. Concrètement, la moyenne d’âge des engagés russes dans cette guerre est supérieure à 40 ans, et, jusqu’à présent, Poutine a essayé d’éviter la mobilisation générale, parce que l’appel à 300.000 mobilisés à la fin de l’année 22 a totalement affolé le pays, provoqué une fuite massive (de plusieurs millions de jeunes gens) de jeunes – et de jeunes qui avaient les moyens de fuir, c’est-à-dire de ceux qui figuraient, en gros, parmi les cadres ou les cadres potentiels, et, surtout, a montré que la Russie n’avait juste pas les moyens économiques d’équiper ces 300.000 mobilisés. Ces mobilisés, je ne sais pas s’il y a des statistiques sur leur sort, mais je n’ai pas l’impression que, parmi les « vétérans » aujourd’hui mis en avant par le régime comme les futurs cadres du régime, il y en ait beaucoup. Ceux qui sont mis en avant, donnés en exemple aux enfants des exemples, ce sont des parodies de la repentance chrétienne, – des criminels de droit commun qui, par la vertu de « l’amour de la patrie », sont devenus des saints. – J’ai bien l’impression que les jeunes qui se sont retrouvés parmi les 300.000 envoyés sur le front, dans leur majorité immense, ils ont été tués. – Et ce n’est pas pour rien que, brusquement, alors que le régime de Poutine avait nié sur tous les tons la présence des nord-coréens sur le front, là, soudain, cette présence a été annoncée officiellement, et montrée dans plusieurs reportages. Le refrain de la propagande est clair : ils viennent se battre avec nous contre « l’Occident global », – mais, surtout, – et c’était presque dit directement – ils vont venir en masse se faire tuer à notre place.

Il y a les pertes humaines, il y a les pertes matérielles. il est proprement, j’allais dire, désarmant de voir les vidéos filmées depuis les drones ukrainiens : de voir les types qui avancent dans des voitures civiles, ou en motos, ou en trottinettes… parce que les chars, l’équipement lourd, aujourd’hui est épuisé. Pas en voie de l’être, non, – réellement, épuisé. C’est-à-dire que, d’après tous les observateurs, il n’y a plus aucune réserves. Et c’est confondant, parce que, des chars, la Russie en avant en réserve des milliers et des milliers, mais nous en sommes arrivés, d’après ce que je comprends, à une disparition de plus de 80%. De la même façon, pour les missiles. La guerre d’attrition (oh j’ai parlé de ce mot, depuis trois ans) menée par l’Ukraine – et menée parce qu’elle ne peut pas faire autrement, – cette guerre d’attrition, donc, concerne aussi les réserves de munitions, qui sautent, régulièrement, – je ne sais pas dans quelles proportions par rapport aux réserves réelles – mais ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que ces réserves ne se renouvellent pas, ou qu’elles se renouvellement beaucoup, beaucoup plus lentement qu’elles ne sont détruites.

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Et donc, la victoire de Poutine, en quoi consiste-t-elle ?

Elle n’est pas sur le terrain, — où tous les objectifs annoncés en février 22 ont non seulement pas été atteints, mais, au contraire, ont abouti à l’effet inverse. Elle est sur le plan international.

Elle est, par exemple, dans la présence annoncée pour la parade du 9 mai prochain d’un grand nombre de chefs d’États (dont la Chine et le Brésil, et si Modi, le président de l’Inde, ne viendra finalement pas, c’est à cause de l’état de guerre qui existe en ce moment entre l’Inde et le Pakistan). C’est-à-dire qu’il est dans la révolte d’une grande partie du monde contre les États-Unis, contre la politique ultra-libérale qui dirige le monde. La guerre d’Ukraine s’est transformée, aux yeux de bien des pays de la planète, en une guerre contre la dictature américaine sur les économies du monde (ce qui ne veut pas dire, évidemment, que ce soit une révolte de libération s’il s’agit de remplacer la colonisation américaine par la colonisation chinoise).

Et puis, surtout, la victoire de Poutine est dans l’élection de Trump et dans le fait que, désormais, les USA sont ses alliés (le plan de paix de Trump étant, point par point, celui de Moscou). Le pire de cette victoire-là est qu’elle laisse les alliés face à leur propre histoire, à leur propre impuissance organisée : dans les faits, nous découvrons que tout dans notre défense dépend des USA, et, aux dernières nouvelles, nous apprenons que nous ne serions même pas en état de fournir 25000 soldats comme « contingent de la paix », pour assurer le respect d’un éventuel cessez-le-feu. Ou que, plutôt, la France seule pourrait le faire, mais pas la Grande-Bretagne ou l’Allemagne (sachant qu’il ne s’agit pas seulement d’effectifs, évidemment, mais de toute la chaîne logistique).

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Cette guerre, oui, a été un miroir. Un miroir de l’état du monde, – et de ce vide abyssal qui s’ouvre devant lui quand on découvre que, soudain, les USA n’existent plus (parce qu’ils n’existent plus, tout simplement : ils n’existent plus en tant qu’État. Ils existent toujours en tant que compagnies internationales qui dirigent la planète, mais, justement, ces compagnies ne vont plus, dans un avenir proche, se référer à un État, elles vont diriger le monde toutes seules, sans obéir à des lois internationales qui sont devenues obsolètes). Tout l’enjeu pour l’Europe occidentale, si elle en a les moyens et le temps (mais le temps manque le plus, à cause des populismes qui ne cessent de monter) est, aujourd’hui, d’exister seule.

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Ce que nous découvrons de notre situation, terriblement, ça ressemble au cadavre de cette femme héroïque, de cette journaliste admirable qu’était Victoria Rochtchina, torturée à mort dans différentes prisons russes, et rendue à sa famille sans son cerveau, sans ses yeux, et avec un trou à la place de la gorge. Le corps, émacié, couvert d’hématomes et de traces de brûlures à l’électricité. Pourquoi sans ses yeux ? Certains commentateurs disent que c’est pour camoufler le fait qu’elle a été étranglée, en serrant sur la gorge (et, paraît-il, les yeux s’injectent de sang à ce moment-là, ce qui prouve l’étranglement). Mais pourquoi le cerveau ?… Pour dire, tout simplement, qu’elle avait un cerveau, comme elle avait des yeux, et elle avait un souffle et une voix, et que c’est ça que Poutine veut écraser, pour tous et toutes. Que les gens vivent avec des orbites vides, sans voix et sans cerveau.

Si Poutine gagne la guerre (il en est encore loin), les responsables seront les puissances occidentales qui, en 2022 et 2023, ont refusé de le vaincre par les armes, par crainte du chaos qu’il avait lui-même provoqué. Et c’est épouvantable de dire que, pour l’instant, la guerre doit continuer, parce qu’un cessez-le-feu maintenant serait le salut du régime de Poutine, et une condamnation, à l’échéance de quelques années, à une guerre plus terrible encore pour l’ensemble de l’Europe.

3 commentaires à propos de “Les orbites vides (La guerre en Ukraine)”

  1. L’image des orbites vides est parlante.

    Mais Poutine a déjà 20% du territoire ukrainien.

    Tant qu’une guerre n’est pas terminée, elle n’est pas gagnée par qui que ce soit.
    En attendant, chacun y va de sa menace, ce qui fait partie d’une stratégie d’intimidation mutuelle en temps de guerre. Nous la payons déjà dans nos factures énergétiques, d’autres la paient en pertes humaines considérables.

    L’Europe occidentale voit monter les populismes parce que ses dirigeants, dont celui de la France, n’ont pas été convaincants dans la gestion de crise économique et sociale, antérieure à cette guerre. Cela ne profite t il pas à Poutine, compte tenu également de la folie, forcément transitoire, d’enfermement américain sur soi-même?

  2. J’ignorais que pour lire une analyse politique de la situation russo-ukrainienne il fallait consulter le blog d’Hervé ; voilà qui est fait !
    La Russie serait donc à ce point au bout du rouleau ! Merci pour ces éléments rassurants.

    • Hugues,
      Merci de ne pas m’attribuer ce qui appartient à André Markowicz.
      Le conflit russo-ukrainien est difficile à appréhender, d’autant plus à mes yeux que la partie russe, même si elle n’est pas la seule, manie avec constance et dextérité le mensonge, qui lui permet de cacher ses faiblesses. Je me sens concerné en particulier parce que j’y vois quelque chose de l’affrontement entre le Bien et le Mal, sans réduire une partie à l’un de ces termes. Ce qui rend justement la lecture de ce conflit difficile. Avec les moyens qui sont les siens, incomparables aux miens ou à ceux que j’ai pu trouver en ligne, André Markowicz fait preuve d’une certaine perspicacité. Je trouve donc dommage qu’il ne soit pas plus connu.
      Enfin, mon blog a pour nom « Proveritate » et non « Pro sacristia ».
      P. S. Alors que j’allais poster cette réponse, je reçois d’une amie le commentaire suivant : « je vous remercie pour cet article sur la Russie, vraiment très très bien ! »

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