Le bonheur dans tes yeux

Que mon amie Agnès Hittin me pardonne de reprendre ici le titre de sa merveilleuse page Facebook, dédiée à sa fille Clémence porteuse de trisomie 21, mais je souhaite vous parler du bonheur et n’ai rien trouvé de mieux que ce titre pour le faire. 

Je vais très bientôt commencer ma 68e année et, un peu plus tard, au début 2019, confier à un autre mon mandat de prieur de la communauté des Dominicains de Montpellier, et, je le souhaite en tout cas, me dispenser de tout mandat futur. Du coup, je m’interroge ou d’autres le font pour moi : « que vais-je, ou que vas-tu, devenir ? » En fait, je n’ai pas trop d’inquiétudes, je trouverai mon bonheur autrement, le Seigneur s’en chargera.

Si je regarde en arrière, je me trouve plutôt gâté en termes de bonheur par la Providence à laquelle je me suis toujours confié depuis mon entrée officielle dans l’Ordre des Prêcheurs en 1975. Gâté par les études qui m’ont été proposées et m’ont conduit jusqu’au doctorat en théologie ; gâté par les très nombreuses responsabilités de direction ou de formation qui m’ont été proposées au fil du temps, et dont la moindre ne fut pas celle de directeur de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem ;  gâté par la diversité et l’intérêt des groupes que j’ai pu accompagner ; gâté par les découvertes de nouvelles régions ou de nouveaux pays (Haïti, Terre Sainte ou… Strasbourg et Lille), et les rencontres que m’ont valu les responsabilités. Gâté par la vie tout simplement, et je n’oublie pas ici tout ce que je dois à ma famille de sang, à mes parents décédés il y a longtemps maintenant, mais aussi à mes quatre frères et sœurs.

Au-delà de quelques problèmes de santé, et de découragements, le bonheur a largement été mon lot jusqu’à aujourd’hui. On me dit que je suis plutôt souriant, c’est peut-être une des manières pour moi de le partager.

Gaspard, bonheur du regard

Mais, même si la source ultime en est bien sûr pour moi le Seigneur Jésus, le bonheur ne prend pas seulement le chemin de la prière et de la vie fraternelle pour me rejoindre : je le trouve depuis un peu plus de deux ans auprès des regards d’enfants en difficulté et de leurs familles. Je sais que, dans le contexte ecclésial actuel, ce sont là des choses qu’il ne faut sans doute ni dire, ni écrire, mais c’est la vérité depuis que j’ai croisé le regard de Gaspard Clermont, dont j’ai déjà témoigné, et à plusieurs reprises (ici et entre autres), sur ce blog.

Dès lors, j’ai tourné mon regard, souvent via Facebook pour lequel j’ai donc trouvé une utilité réjouissante, vers ces familles éprouvées par le regard de dédain ou de pitié que l’on porte sur leurs enfants « différents », et, par suite, sur leur situation. J’ai étendu ce regard, et là je ne parle pas seulement de mes amis Clermont présents dès l’origine, mais aussi plus récemment de Ioulia et Frédéric Condroyer, vers ceux qui avaient perdu un enfant dans des circonstances très douloureuses.

Sans doute, me souvenais-je pour ces derniers d’une amie toulousaine, décédée depuis des années maintenant d’un cancer, qui m’avouait un jour, en présence de son mari, ne pas pouvoir accueillir un troisième enfant : en parlant avec eux deux, je me suis rendu compte qu’elle avait fait une fausse couche dont elle n’avait jamais parlé. Je sais l’ambiguïté du propos qui va suivre, mais je ne peux le dire autrement : le simple fait que tous deux l’aient évoqué un moment avec moi leur a permis quelques mois plus tard d’accueillir l’enfant désiré. Grand bonheur qui fut aussi le mien. Ma présence à la grotte de la Sainte Baume l’été dernier, où a été créé un « chemin de consolation » pour les enfants « non nés », quels qu’ils soient, m’a confirmé qu’une telle disparition, voulue ou non, est toujours un drame dont il faut parler sans jugement a priori.

Et là, dans les propos des familles, de ces parents, dans les échanges en ligne ou en « présentiel » avec eux, j’ai rencontré un autre bonheur : très douloureux souvent, fragile presque toujours, fait de durs combats, mais présent pourtant. Le bonheur de la vie par-delà les innombrables formes de mort. Ce bonheur est le leur, mais dans nos partages, il devient aussi le mien. Outre ceux que j’ai cités plus haut, merci dans le désordre à Agnès et Nicolas avec leur fille Clémence, merci à Vanessa et Laurent avec leur fille Rose, merci à Clotilde et Nicolas avec leurs filles Marie et Marie-Garance, merci à Chantal et Christian avec leur fille Marie, merci à Alexandra et Grégoire avec leur fils Guillaume, merci à Caroline et Rémy avec leur fille Louise, merci à Rébecca et Christophe avec leur fille Pia, merci à ceux que j’oublie au moment où j’écris mais qui sont bien là dans mon cœur.

Comme l’a merveilleusement écrit mon amie Ioulia, et comme elle l’expliquera dans son livre sur le point de sortir « A vif. Journal d’une maman pas comme les autres » : « en partant, le bonheur m’avait dit qu’il reviendrait et je crois bien qu’il est revenu, car il revient toujours ». Je précise que Ioulia, qui a écrit une première fois ce propos il y a plusieurs mois, ne l’a pas repris récemment seulement du fait de la parution prochaine de son livre, mais parce qu’après l’envol de Simon, un charmant petit Joseph est venu rejoindre sa famille le 4 octobre dernier…

Une réponse à “Le bonheur dans tes yeux”

  1. Merci, cher frère, Hervé, de ton témoignage bouleversant – et providentiel car je le lis au moment où dans sa dépression profonde depuis des décennies, mon épouse parle un peu plus des blessures d’une série de fausse-couche qui nous ont empêchés de devenir parents. Nous avons voulu une porte ouverte tout au long du mariage mais la blessure de « non-maternite » est excessivement profonde. Je te confie, à toi, à ta prière, cette situation. En frère et en ami

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