La provocation d’un temps autre

Un sondage réalisé début juin 2022 à l’initiative de l’Alliance biblique française et La Croix Hebdo, a montré le désintérêt croissant des Français pour la lecture de la Bible et, a fortiori sa connaissance. Et nous le constatons pour la vie chrétienne en général. Bien sûr, cette information n’a pas manqué de faire réagir croyants et incroyants, les premiers pour le déplorer ou les seconds, sans s’en réjouir quand même, pour assurer que la Bible n’est rien d’autre qu’une référence historique. Au même titre donc que « La Guerre des Gaules« .

Il me semble que ce désintérêt à une cause qui dépasse la question biblique, à savoir celle de notre rapport au temps. Je ne veux pas simplement dire que la Bible explore, en des termes souvent difficiles, un passé qui ne nous dit plus rien : je veux souligner qu’un rapport personnel à la Bible exige de dépasser le temps présent, de comprendre que le temps que nous vivons n’est pas le tout du temps, que le temps de l’Autre et des autres s’interface avec le nôtre. Pour le dire plus simplement au moyen d’un exemple, je ne peux m’intéresser à la vie du prophète Elie, à celles de Jésus ou de Mozart que si ces vies interfèrent de quelque manière dans ma vie d’aujourd’hui.

Or, sans vouloir généraliser indûment, il m’apparaît clairement que cette mise à distance du temps personnel, de ce temps que chacun vit, ne va pas de soi aujourd’hui, au moins dans la ou les sociétés que je connais. Ils sont nombreux à se renfermer dans leur monde, à vivre « dans leur bulle », ce qui ne favorise pas la perception d’un temps autre, d’un autre temps. On me dira qu’au cinéma, par exemple, les fresques historiques ou les histoires de science-fiction font florès et sont quand même l’expression d’une distance, mais je n’en suis pas si sûr : vues à travers le filtre d’un outil comme un ordinateur ou un smartphone ou quelque écran que ce soit, les œuvres en question reconduisent le monde autre vers soi plutôt qu’elles n’ouvrent sur un autre monde.

Mais alors, les voyages, qui obligent au déplacement, ne le font-ils pas ? Sans doute « forment-ils encore la jeunesse », mais à condition que celle-ci, et surtout les organisateurs de ces voyages, acceptent un véritable dépaysement, et non pas la reconstruction artificielle du monde que l’on vient de quitter. Ce qui demande de lâcher prise et de prendre du temps, celui d’un autre temps !

Pour en revenir plus directement à Bible et vie chrétienne, voilà deux « lieux » au travers desquels un autre monde et un autre temps se révèlent, infiniment variés, proches du nôtre sans se confondre avec lui, contribuant à l’éclairer. Je n’en aurai aucune conscience, ni le goût de les connaître, si je me laisse absorbé dans un quotidien et un espace fermés, en particulier tous ceux que l’on met sous le terme de « virtuels ». A la différence du temps qui marque la Bible et la vie chrétienne, ceux-là ne nous font pas entrer dans le temps, dans sa durée, dans son épaisseur, dans ses difficultés, dans son mystère, mais nous éloignent de lui et de sa vérité.

Mais peut-être sont-ils des « valeurs refuges », au sens où ils contribuent à dissiper, au moins « temporairement », les multiples angoisses générées par le temps et le monde présents.

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