La technique, son fondements numérique, sa conséquence
Je vais prendre un exemple devenu trivial. Prenez le train ou le tram, chez moi à Montpellier, n’essayez pas de parler à votre voisin : vous savez très bien que, sauf exception rare, plus de la moitié des gens que vous côtoierez, auxquels vous ferez face ou que vous croiserez, ont le nez collé à leur smartphone. L’outil d’information primordial n’est plus tant votre journal local ou national qu’Internet. Et je ne crois pas que ce soit vrai seulement pour les pays européens.
Ce développement de la technique, je devrais plutôt dire cette emprise, s’appuie directement ou indirectement sur le nombre, qui favorise la miniaturisation. Vous en connaissez les deux plus importants qui constituent le langage binaire de l’ordinateur, le 0 et le 1. Sur le site du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), j’extrais ces quelques mots évoquant la micro-électronique :
« Le passage du signal analogique (à variation continue) au signal numérique (codé en une succession de 0 et de 1) a facilité le développement de circuits électroniques aux fonctions de plus en plus performantes. » Et l’on peut ajouter à la miniaturisation des matériels de communication.
Si cette importance du chiffre se limitait à la technologie, ce serait une chose acceptable. Mais le chiffre a pris une extension formidable sur bien des plans. Dans mon livre « La gratuité n’a pas de prix », dont je crois avoir déjà parlé ici, j’écris :
« Nous sommes entrés depuis longtemps dans la société « numérique ». Aujourd’hui les qualités, au même titre que les quantités, s’évaluent, se pèsent, se comparent ; les statistiques et les sondages « mesurent l’opinion » ; les qualités et les vertus ont laissé la place aux « valeurs » ; l’intérêt d’une émission télévisée n’est plus établie d’après son contenu, mais son « indice d’écoute » ; les personnalités sont jaugées d’après ce que les médias appellent des « baromètres » ; la dignité humaine est fonction du rendement, du salaire, de la valeur ajoutée possible etc. La question « philosophique » la plus courante se formule ainsi : « À quoi ça sert ? » ou bien « qu’est-ce que cela vaut ? »
Cette inflation du chiffre est largement responsable de l’accent formidable et rarement discuté mis sur la notion de progrès. Je ne trouve guère que le livre Demeure de François-Xavier Bellamy, le philosophe plus que l’homme politique, pour en avoir fait une sévère critique. En soulignant comment il influe sur des comportements significatifs de l’anthropologie moderne. Je pourrais multiplier les citations, je vais me limiter à trois qui constitueront l’essentiel de ce propos sur le progrès :
« Dépourvus de lieu qu’ils puissent simplement habiter, les individus deviennent des concurrents – au sens littéral de ce terme, ils courent ensemble, dans un espace social aussi vide et aussi illimité que le nouvel univers de l’astronomie (…) Non, dans ce monde désenchanté, le mouvement n’a plus de fin – plus d’autre fin que la mort : il est en fait toute la vie. Quand il s’achève, tout s’achève. Pour rester en vie, il faut tout faire pour continuer de courir (… ; cf. le sens interdit de Devos) C’est bien la passion du mouvement qui nous anime, et elle seule » (p. 69-72)
« Il n’y a d’ailleurs plus de partis, mais seulement des « mouvements ». Cette passion du mouvement est devenue commune à presque toute la classe politique occidentale depuis cinquante ans » (p. 121)
Je vais maintenant vous proposer un troisième extrait qui évoque justement le nombre, et ce sur quoi il débouche :
« Le nombre n’extrait de la chose que ce qui est mobile en elle, ce qui pourrait changer, augmenter ou diminuer. Il décrit le flux, et saisit pour cela le fluctuant, le plus ou moins, le variable. Or l’essentiel, dans le réel, c’est ce qui n’est pas variable : l’essentiel dans la fleur n’est pas qu’elle ait dix ou douze pétales ; l’essentiel est que la fleur est une fleur, et cela ne varie pas avec le nombre de pétales. » (p. 244)
Je vais maintenant donner une brève illustration de la variation anthropologique moderne (parmi beaucoup d’autres, plus d’une douzaine dans mon livre à paraître), que l’on pourra reprendre dans les questions : je prends le thème de la vie.