La réponse biblique : l’homme nouveau
Dans la Bible, le chiffre a le plus souvent, une valeur symbolique : 7, 12, 40 etc. Mais sinon, Dieu cherche à l’écarter de l’homme et de ses calculs. L’exemple connu en est la lutte contre Madian : Gédéon voit ses forces réduites de 32000 hommes à 300 et l’emporte (Juges 7). J’ai l’habitude de dire que Dieu ne compte pas (cf. Josué 24), mais qu’il compte sur nous !
Plusieurs variantes de cette même pensée « décroissante », qui ne sont plus il est vrai fondées sur le chiffre, se trouvent encore dans la Bible ou dans la tradition chrétienne, comme par exemple l’opposition diminuer/grandir que l’on rencontre avec le Baptiste. Pour mémoire, « il faut que lui Jésus grandisse et que moi, Jean-Baptiste, je diminue » (Jean 3, 30). Ou encore, dans la tradition chrétienne, avec le thème de l’abaissement, « descendre les degrés de l’humilité ».
Derrière tout cela, c’est une évidence, il y a plusieurs figures emblématiques, en premier lieu celle du serviteur souffrant d’Isaïe, en particulier 52,12-53,12, accomplie dans l’incarnation de Jésus, vue comme une kénose. Un terme que l’on retrouve dans l’hymne fameuse de la lettre aux Philippiens : « lui qui était de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est anéanti lui-même ».
La Bible et la tradition chrétienne proposent donc une anthropologie reçue et non pas conquise, qui n’a rien à voir avec le nombre, le progrès, la technique[1]. À l’inverse de ce qui nous est majoritairement proposé aujourd’hui. L’homme nouveau, dont nous parle saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens, n’est pas le fruit d’un progrès quantitatif, celui que nous avons ou aurions au-devant de nous au prix de quelques patches, mais celui d’avant le péché, et que nous retrouvons en Jésus grâce à son Esprit qu’il nous offre de partager.
Bien sûr, si les possibilités de la technique ne nous conduisent pas à la rejeter. Mais en faisant fond sur elle, il importe de discerner ce qu’elle peut apporter de positif et de prendre garde à ne pas se laisser emporter par sa puissance et les dérives que cette puissance fait naître.
Comment ne pas penser ici à l’épisode des tentations de Jésus (Matthieu 4,1-11) qui sont un exemple de ce discernement ? Je vous relis ce texte qui contribue à définir « l’homme nouveau » :
« 1 Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable.
2 Il jeûna durant 40 jours et 40 nuits, après quoi il eut faim. 3 Et, s’approchant, le tentateur lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. » 4 Mais il répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »
5 Alors le diable le prend avec lui dans la Ville Sainte, et il le plaça sur le pinacle du Temple 6 et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre. » 7 Jésus lui dit : « Il est encore écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu. »
8 De nouveau le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire 9 et lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage. » 10 Alors Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte. » »
Une première remarque qui concerne plutôt la forme, et qui est souvent négligée : la première tentation a lieu au désert, au sol si je peux dire. Avec la deuxième, nous voici au pinacle (un synonyme de faîte) du temple, et avec la troisième sur une montagne qui domine tous les royaumes du monde. Il est clair que cette gradation n’a rien d’innocent : elle vise aussi à montrer la puissance grandissante que s’autorise le Tentateur, qui atteint presque au ciel.
Venons-en au contenu. Il me semble que l’on peut distinguer trois domaines de puissance correspondant aux trois tentations :
- Puissance humaine sur les choses. En soi, il n’est pas « mauvais » que les pierres deviennent du pain, surtout après 40 jours et nuits de jeûne. Mais cette faim, logique et très humaine, ne doit pas cacher une faim plus grande. C’est, par exemple, ce qu’essaye de manifester la vie érémitique.
- Puissance spirituelle sur les créatures, ici les anges. Juste pour tester Jésus : parce que là, l’invitation n’a aucun sens, ne mène à rien.
- Puissance divine avec le Tentateur qui se présente comme un dieu que l’on vient adorer.
Au-delà de chacune de ces formes de puissance, on note que le Tentateur prétend s’appuyer sur l’Écriture elle-même qu’il détourne de son but et de son sens profond. Elle est mise au service d’un orgueil très humain, et Jésus montre que l’on peut et doit en faire un autre usage : le renoncement au service du prochain. Invitation qui est bien sûr adressée à chacun de nous.
Je conclue avec le verset 10, qui fait écho à l’incompréhension de Pierre face à Jésus en Matthieu 16,23, où Pierre jouait le rôle du Tentateur :
« Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Matthieu 16,23)
[1] La Croix du 3 août : « Une étude de chercheurs américains publiée lundi 29 juillet a remis en cause la promesse d’une vision surhumaine par l’implant cérébral d’Elon Musk. Le milliardaire avait affirmé que « Blindsight », un projet de sa start-up Neuralink, pourrait donner une vue surhumaine à des personnes non-voyantes, même de naissance. »